Chants canadiens, 1880
La trahison
Déjà l’écho des LaurentidesRépète, signal du danger,Le bruit des canons homicidesEt des clairons de l’étrangerA l’heure où le sang français coule,A l’heure où tout cède et s’écrouleSous le feu nourri des anglais,Québec seul va faire la lutteEt dans la dernière disputeRépondre par ses fiers boulets.
Québec, rempart de l’Amérique,Le vieux Québec ne se rend pas.Le sang des preux de l’ArmoriqueBrûle le cœur de ses soldats.Perché sur son haut promontoire,Debout en face de l’histoire,Québec avant que de faiblirDevant ses ennemis sans nombres,Sous ses gigantesques décombresAimera mieux s’ensevelir !
L’ennemi partout l’environneD’un immense cercle de feu.Sous la flamme qui le couronneQuébec défend son prince et Dieu.Pendant que ses vieux murs s’éraillentSous les obus qui les mitraillentEt les déchirent sans merci,Québec trop jaloux de sa gloirePour mettre une ombre à son histoireRépond fièrement : " Me voici !
" Me voici, dernier à défendre" Une indolente royauté ;" Sous mes canons qu’on vienne prendre" Les lambeaux de ma liberté !" Moi, boulevard du Nouveau-Monde," Je me ris du canon qui gronde ;" Il ne peut ternir mon blason ! "Mais Québec fort devant les balles,Debout dans les luttes loyalesTomba devant la trahison !
La trahison ! hideuse fâmeQui marque de son sceau fatalLe front maudit de l’homme infâmeQui livra son pays natal !Honte éternelle de l’histoire !Mêler à ces grands jours de gloireUne date qui fait rougir !Ne pouvoir, vision sanglante,Évoquer mil sept cent soixante,O traître, sans te voir surgir ! :
Lorsque de l’édifice immenseÉlevé sur ce continentPar les preux de l’ancienne FranceQuébec restait seul et tonnant,Lorsque dans la lutte dernièreIl défendait notre bannièrePendue à ses canons rouillésJaloux de sa gloire si pure,Accomplissant ton œuvre obscure,Tu livras nos murs mitraillés !
L’Anglais sut comment on te nomme ;Il plongea ton nom dans l’oubli !S’il fut resté, honte de l’homme,Le mépris l’eut enseveli !Aux générations futuresPlein de hideuses flétrissuresCe nom roulerait détesté,Et tes fils, honteux de ton crimeRenieraient, œuvre légitime,Le nom que leur père a porté !
Montcalm, quand l’aube matinaleLe surprit moitié désarmé,Comprenant ton œuvre infernale,Tout bas peut-être t’a nommé.Victime d’un crime homicide,Son regard mourant mais lucideA dû saisir tes traits affreux,Et cette vision horribleA dû troubler la mort paisibleDu plus vaillant d’entre les preux.
La trahison pouvait l’abattre,Mais la lutte franche, jamais !Pendant cent ans un contre quatreAinsi se battaient les Français !Lorsque sur son front qui rayonneQuébec déposa la couronneDe gloire et d’immortalité,Ta dépouille sans sépultureDes vils corbeaux fut la pâturePar un châtiment mérité !
Pourquoi faut-il que notre histoire,Honneur du noble sang gaulois,Mette une tache à notre gloireUne ombre à nos brillants exploits ?O le rapprochement étrange !Un nom qui se perd dans la fangePrès d’un nom qu’on élève aux cieux !L’un cache sa honte éternelle,L’autre d’une gloire immortelleEmplit un passé glorieux !
Oublions cet infâme traitrePour nous souvenir du héros.Ce nom maudit pourrait peut-êtreTroubler son glorieux repos.Sa grande ombre peut nous entendre !Ne remuons près de sa cendreQue des souvenirs immortels.Couvrons de fleurs son mausoléeEt que la foule rassembléeLui dresse aujourd’hui des autels.
Mais que le peuple se souvienneQue le poète est un vengeurEt quo sa muse est la gardienneDe la foi sainte et de l’honneur ;Que si des héros de l’histoireElle aime à fixer la mémoireDans de fiers accents dignes d’euxSa voix tout-à-coup vengeresseDes traîtres au pays s’empresseDe flageller les traits hideux.
120 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chants canadiens à l’occasion du 24 juin 1880, Québec, P.-G. DELISLE, 1880· numérisation books.google.fr· Sources