Chants canadiens, 1880
Noblesse et Roture
A l’abbé J. A. Gingras
Un roi lâche oubliant nos luttes centenairesUn jour laissa tomber de glorieux enfantsAbandonnés ainsi que de vils mercenairesQu’on livre sans remords aux soldats triomphants.
Quand le sang de nos preux féconde l’AmériqueDes bords de l’Orégon aux monts du LabradorCe roi, pour rajeunir sa vieillesse lubrique,Du sang de ses sujets emplit ses coupes d’or !
Quand le jeu des tambours et le bruit des bataillesDans nos champs étonnés promènent leurs concertsL’orgie épouvantable, enivrant tout Versailles,Trouble de ses clameurs l’écho du Parc-aux-cerfs.
Malgré cet abandon la lutte fut superbe ;Sur l’héroïsme enfin le nombre l’emporta,Et le peuple martyr moissonné comme l’herbeConnut comme le Christ les pleurs du Golgotha !
Alors ceux qui craignaient la verge tyranniqueDes vainqueurs insolents s’enfuirent par milliers,Alors on vit partir la noblesse héroïque,Les comtes, les barons et les hauts chevaliers.
On les vit s’embarquer sur les flottes anglaises,Pour aller loin d’ici redorer leur blason,Et fuyant l’ouragan, hôte de nos falaises,Chercher un ciel plus doux, un moins sombre horizon.
Les malheureux fuyaient les champs pleins de leur gloire ;Fatigués et vaincus ils voulaient le repos…La révolution, méprisant leur histoire,Survint, versa leur sang et dispersa leurs os !
Sur ces rives du moins ils combattaient en braves ;Héros, on les voyait combattre des héros,Tandis que sans honneur, de l’anarchie esclaves,Leur tête a rencontré la hache des boureaux.
Mais lorsqu’ils nous laissaient,ces nobles fils de France,Pour éviter le joug des anglais détestés,Prêts à combattre encor, forts contre la souffrance,Les humbles, les obscurs vaillamment sont restés.
Nous sommes tous restés, nous fils de la roture,Pour cultiver ces champs noblement défendus,Pour donner à nos morts la sainte sépultureEt recueillir partout nos vieux drapeaux perdus.
Oui nous sommes restés pour démontrer au mondeQu’une blessure au cœur peut se cicatriser,Que notre sang est pur ; que le sol qu’il fécondePeut enfanter des preux sans jamais s’épuiser.
Oui, nous sommes restés, braves entre les braves,Oui, nous avons subi la morgue du vainqueur,Et nous avons brisé de puissantes entravesUne fois l’arme au bras, toujours l’espoir au cœur.
Nous nous sommes groupés tous autour de nos prêtres,Ces fidèles gardiens de la foi des aïeuxQui savaient affronter nos despotiques maîtres,La croix sur la potrine et la paix dans les yeux.
Aussi voilà pourquoi la superbe AngleterreVoyant des Canadiens le sang se ranimerA voulu laisser croître en paix sur cette terreDes bras pour la défendre et des cœurs pour l’aimer.
Voilà pourquoi la France à travers ses oragesSalue avec orgueil ce rejeton béniEt reconnait enfin sur ces lointains rivagesLe Franc régénéré, le Gaulois rajeuni.
60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chants canadiens à l’occasion du 24 juin 1880, Québec, P.-G. DELISLE, 1880· numérisation books.google.fr· Sources