Heures perdues, 1894
À tire-d’ailes
Quand l’horizon se rembrunit,Voyez l’oiseau gagner son nidÀ tire-d’ailes.Voyez les serins égrillards,Les rossignols si babillards,Les merles moqueurs et pillards,Les gracieuses hirondelles !
La gent ailée est aux abois,Et chacun cherche sous les boisUne retraite,Car depuis l’heure du matinSe dresse dans le ciel lointain,Fantôme d’abord incertain,Le fier géant de la tempête !
Le lapin, hôte des fourrés,Voyant les oiseaux effarés,En vain regardeDans son horizon rétréci,Où Dieu plaça tout son souci,Si la lune au disque aminciJette sa lumière blafarde.
Mais non, le soleil brille encor.Une nuée aux teintes d’orEst son escorte.À peine un zéphir attiédiVient rider le flot engourdiOù vogue à l’heure du midiLe brin d’herbe ou la feuille morte.
Alors il vante son repos,Et, s’animant par maint propos,Blâme leurs ailesDe battre ainsi l’air calme et pur,Par un beau ciel chargé d’azurLorsque midi sur l’épi mûrFait chanter les cigales grêles.
Mais bientôt, surpris par le ventQui courbe le sommet mouvantDes pins sublimes,Il voit l’orbe immense des cieuxLancer mille gerbes de feux,Et soudain l’éclair radieuxIlluminer toutes les cimes.
Il est trop tard Son gîte est loin.Sous la grêle tombent le foinEt les charmilles.Le laboureur s’est empresséDe laisser son pré menacé ;Le vent d’orage a remplacéLe chant joyeux des jeunes filles.
Heureux les serins babillards,Les pinsons, les merles pillards,Les hirondelles !Heureux les oiseaux querelleurs,Qui, laissant la prairie en fleurs,Vers leurs nids aux mille couleursSont accourus à tire-d’ailes !
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Heures perdues, Paris, Imprimerie générale A. Côté, 1894· numérisation wikisource.org· Sources