Heures perdues, 1894
Bon voyage !
À MA SŒUR CORINNE, LE JOUR DE SON DÉPART POUR OTTAWA
Partir pour Bytown, autrefois,C’était aller au bout du monde.L’adieu faisait trembler la voixEt l’angoisse, en larmes féconde,Suivait le hardi voyageur.Pensant aux dangers des rapides,La pauvre mère, au front songeur,Priait pour ses fils intrépides.Ému, plus d’un gars en partantRecevait, poitrine oppressée,L’aveu d’un cœur tout palpitant,Le baiser d’une fiancée.Oh ! que de mots pleins de douceur !« Pense à moi ! » sanglotait la mère.« Reviens-nous ! » murmurait la sœur ;« Sois un homme ! » disait le père.
Aujourd’hui, sans regrets l’on part,On se sépare sans angoisse.On ne cause par son départAucun émoi dans la paroisse ;Car la distance disparaît ;Car le convoi qui nous emporteJette, rapide comme un trait,Tous les pays à notre porte !On sait que le convoi qui partAvec l’être aimé qui nous quitteAu but l’emporte sans retardEt nous le ramène aussi vite !Un bon baiser, un mot du cœurOnt remplacé la larme amère………— « Bon voyage, petite sœur ! »— « Au revoir et merci, mon frère ! »
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Heures perdues, Paris, Imprimerie générale A. Côté, 1894· numérisation wikisource.org· Sources