Heures perdues, 1894
La fête nationale
Toutes les cloches réveilléesAu bruit matinal des tamboursLancent leurs joyeuses voléesAux extrémités des faubourgs.Le soleil de ses feux splendidesIlluminant les LaurentidesDore les toits de la cité.La nature en liesse prêteÀ ce jour unique de fêteLe plus beau jour de son été.
C’est la fête nationale !Le rendez-vous longtemps rêvé !Déjà la foule matinaleCircule sur le dur pavé.Comme un frémissement d’ivresse,Au vent léger qui les caresseMille drapeaux flottent dans l’air,Et les hallebardes pesantes,Aux rayons du matin luisantes,Ont le vif reflet de l’éclair.
La ville est toute pavoisée.Partout des drapeaux et des fleurs.Voyez la plus humble croiséeHisse l’écharpe aux trois couleurs.De tous les quartiers de la villeDébouche le peuple tranquille,D’enthousiasme rayonnant,Et sous les arches de nos ruesPassent les foules accouruesDe tous les points du continent.
Alors défilent les bannièresDe tous nos frères réunis ;Et mille voix mâles et fièresEntonnent nos hymnes bénis.On se dirige vers les plainesDe grands souvenirs encor pleines,Et dans ce dernier rendez-vousTémoin d’une lutte sanglante,Le prélat d’une voix tremblanteBénit tout un peuple à genoux !
Québec avec orgueil s’enivreÀ ce suprême festival ;Le vieux Québec se sent revivreEt songe aux jours du grand Laval.Adieu, les oisives disputes !Plus de querelles, plus de luttes.En ce jour tout est effacé.Regardez nos gloires naissantesViennent s’incliner, frémissantes,Devant les gloires du passé !
Voici la fête terminée.La nuit descend sur les faubourgs.Rapide a passé la journée,Ainsi que passent les grands jours.Émue et rêveuse la fouleReligieusement s’écouleEmportant en elle l’espoir :Vers la fin d’un jour sans oragesAinsi l’on voit de blancs nuagesDispersés par le vent du soir !
60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Heures perdues, Paris, Imprimerie générale A. Côté, 1894· numérisation wikisource.org· Sources