Heures perdues, 1894
Dispute de l’amour et de l’amitié
Place à l’amour ! J’ai l’empire des âmes !
Tu dures peu, moi je règne toujours.
J’emplis les cœurs des plus ardentes flammes.
De doux reflets moi je dore les jours.
D’un feu puissant je brûle et je consume.
Ma chaleur douce et réchauffe et nourrit.
Moi, je ressemble au cratère qui fume.
Je suis la fleur que nul vent ne flétrit.
Qui peut oser me disputer l’empire ?
Moi, l’amitié, car je fais des heureux.
Quel est le cœur qui vers moi ne soupire ?
L’abîme attire et ton gouffre est affreux.
Mon grand pouvoir, je le vois, te désole ;Quel est ton rôle ici-bas, dis-le moi ?
Demande aux cœurs qu’en secret je console,Ange béni, des coups portés par toi !
Sécher les pleurs ! Moi je répands les larmes.
Ce sont souvent des larmes de regrets.
Larmes d’amour, larmes pleines de charmes !
Vois les sillons qu’elles creusent après !
J’ai pu dompter les âmes les plus fortes.J’ai fait mon nid dans le cœur du guerrier.
Moi, je lui rends ses illusions mortes,Lavant le sang qui souille ton laurier.
Ainsi que moi soulèves-tu les guerres ?Pas un n’échappe à mes traits dangereux.
Je n’entre pas dans les âmes vulgaires ;Je n’ai charmé que les cœurs généreux.
Vois mon pouvoir ! Je divise les femmes !
Juge du mien ! Je sais les accorder !
Je suis l’auteur de leurs plus fines trames.
Dans un cœur franc moi j’aime à présider.
Je suis le dieu de la verte jeunesseEt le bonheur des jeunes fiancés.
Quand tu n’es plus, pour que le cœur renaisseJ’assemble encor les espoirs dispersés.
Mon souvenir dans les âmes rallumeLes doux plaisirs de l’âge qui n’est plus.
Le mien toujours avec bonheur exhumeLes saints désirs et les nobles vertus.
Avoueras-tu que mon rôle est immense ?Courbe-toi donc car je suis ton seigneur.
Quand tu n’es plus mon empire commence.Sur les débris de ta toute-puissanceDes cœurs brisés je refais le bonheur !
Et j’écoutais cette étrange dispute,Applaudissant l’Amour et l’Amitié.Depuis ce jour de ma pauvre âme en luttePartage égal chacun prit la moitié !
49 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Heures perdues, Paris, Imprimerie générale A. Côté, 1894· numérisation wikisource.org· Sources