Heures perdues, 1894
Hommage à Longfellow
I
L’homme aux humbles projets et le puissant génieCourbent le front devant la mort.Comme un vil instrument le luth plein d’harmonieAprès avoir vibré s’endort.
Ainsi l’a voulu Dieu. La même loi fataleÀ chacun fait égal destin.Humble chant de bonheur ou clameur triomphale,Qu’importe la voix qui s’éteint !
Qu’importe !… non, la voix qui, forte et souveraine,Chanta ce qui fut noble et beau,Sans effort se dégage, immortelle et sereine,De la nuit noire du tombeau.
II
Quel est donc ce héros, quel est l’homme célèbreQu’un peuple entier pleure aujourd’hui ?Pourquoi ce sombre deuil ? Pourquoi ce glas funèbreEt ces fleurs qui pleuvent sur lui ?
Qui met dans tous les cœurs cette douleur profonde ?Quelle est ta gloire, ô citoyen,Pour que sur ta poussière, au deuil du Nouveau-MondeSe mêlent les pleurs de l’ancien ?
Qu’as-tu fait de si grand ? Dis-nous quel coup d’audaceA tourné vers toi tous les yeux,Pour que ce continent avec orgueil te placeParmi ses enfants glorieux ?
As-tu, puissant tribun, des luttes politiquesConnu les plaisirs décevants,Ou rallumé, penché sur des textes antiques,La lampe obscure des savants ?
Dis-nous, illustre mort, quelle vaste carrièreTe vaut cette immortalité,Ce spectacle inouï d’un grand peuple en prière ?…« Humble et pensif, moi, j’ai chanté !
» Douze lustres durant j’ai célébré la gloire,» Sans jamais la rêver pour moi,» Et si tout un grand peuple honore ma mémoire,» Mon Dieu ! je ne sais pas pourquoi.
» Admirateur naïf d’une grande nature,» Je la célébrai dans mes vers,» Sans jamais demander si ma gloire future» Rayonnerait dans l’univers.
» J’ai chanté nos grands lacs et nos immenses fleuves,» Nos champs et nos vastes cités ;» J’ai célébré surtout les sanglantes épreuves» D’où naquirent nos libertés.
» Un jour, on m’a nommé chantre d’Évangeline,» Parce qu’exhumant le passé» J’ai tiré de l’oubli la charmante héroïne» D’un petit peuple dispersé.
» Rêveur calme et serein, toujours de la mêlée» J’ai fui les sanglants tourbillons,» Préférant loin du bruit ma retraite isolée,» Pleine de fleurs et de rayons.
« Pourquoi ce peuple ému penché sur ma poussière ?» Pourquoi ce bruit sur mon cercueil ?« J’aimais la solitude… Une modeste pierre» Suffit au rêveur sans orgueil. »
III
Longfellow, tu fus grand et les muses voiléesSur ta cendre disent tes vers.Tu ne chanteras plus, mais tes strophes ailéesPlaneront sur tout l’univers.
Barde, tu n’avais pas cette note éclatanteQue jettent les clairons vainqueurs,Mais ton luth plus serein et ta voix plus chantanteCharmaient et consolaient les cœurs.
Oui, lorsque tu chantas les preux de l’Amérique,Que ton vers redit leurs succès,Poète, souviens-toi que ta voix sympathiqueA remué nos cœurs français.
Je ne suis pas de ceux qu’un rayon de ta gloireEnveloppa dans sa splendeur.Mais je viens, barde obscur, offrir à ta mémoireL’humble tribut de ma douleur.
Ceux que le ciel a fait frères par la pensée,Aujourd’hui le sont par le deuil…Adieu !… c’est le seul mot que ma muse oppresséePuisse jeter sur ton cercueil !
27 mars 1882.
76 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Heures perdues, Paris, Imprimerie générale A. Côté, 1894· numérisation wikisource.org· Sources