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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Sous les pins, 1902

À l’étude

LETTRE D’UN ÉCOLIER A SA PETITE SŒUR

Adolphe Poisson· 44 vers

Petite sœur, c’est moi. Je t’écris à l’étude,À la barbe du maître, ayant pris l’habitude,Pour chasser mon ennui, de songer à chez nousEt d’écrire, le front penché sur mes genoux.Je laisse sans regret la grammaire et le thèmeEt je viens conjuguer pour toi seule : je t’aime !Le maître remettant ses lunettes, sur moiJette ses yeux de lynx sans me causer d’émoi.Lorsqu’il est en colère il tire un mouchoir rouge.Mais la goutte le tient ; je ne crains pas qu’il bouge.Aussi je te répète encor, petite sœur,Ce que mon cœur conçoit de mots pleins de douceur.J’entends dire à papa qu’il faut que je m’instruise.L’idée est bonne, mais n’a rien qui me séduise,Et j’aimerais bien mieux courir à travers champsDont les sillons brisés font les pas trébuchantsQue de me voir dormant sur une paperasseOu perdu dans les vers de Virgile ou d’Horace.Des grands exploits de Rome on me bourre l’esprit,Et bien plus que Dollard Scaevola me sourit.Pour ouvrir ma cervelle et forcer ma mémoireJe me brise les yeux sur un pâle grimoire,Puis une heure durant, quel plaisir colossalQue de faire la nique à Noël et Chapsal !Malgré tout leur savoir ces bons messieurs m’ennuient,Ce n’est pas avec eux que les heures s’enfuient ;Au contraire, les yeux fixés sur le cadran,De l’aiguille je suis le pas désespérant.Puis vient pour m’achever le cours d’arithmétique,Le calcul décimal et toute la boutique.Pendant ce temps tu cours dans la prairie en fleurs,Les jolis papillons aux multiples couleurs ;Tu te fais un bouquet de pâles violettes,Puis tu grimpes dans l’orme et de tes mains douillettesÉcartant les rameaux qui font obstacle aux yeux,Tu plonges sur les nids un regard curieux,Mais tu n’y touches pas, car je te sais trop bonne ;Et puis quand vient le soir, ô petite friponne,Dis-moi, quand le sommeil clôt ton œil pâlissant,Ta dernière pensée est-elle pour l’absent ?Pour moi je pense à toi cent fois dans la journéeEt si ma version n’est pas si bien tournéeC’est que ton souvenir m’a troublé les espritsEt que je ne suis moi que lorsque je t’écris.

44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources