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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Sous les pins, 1902

Confidences

Adolphe Poisson· 102 vers

Sur le chemin poudreux deux femmes caquetaient ;L’abeille était aux fleurs et les oiseaux chantaient.

I

L’une disait : Je suis esclave, je travailleNuit et jour ; mon mari n’est plus qu’un rien qui vaille ;Chaque soir il revient ivre du cabaret,Murmure quand la table est nue, et s’en iraitS’il pouvait oublier que c’est sa pauvre femmeQui lui gagne son pain. Puis n’est-ce pas infâmeDe me laisser peiner, travailler sans merci,Et de mes durs travaux ne prendre aucun souci ?M’a-t-il jamais aimée ? Ah ! voisine, j’en doute.On disait au hameau : « La pauvre Adèle écouteLes contes de François, grand faiseur de discours. »Je croyais ces bavards jaloux de nos amours,Et je prenais cela pour propos de commères ;Puis, me berçant bientôt des plus douces chimères,Naïve et souriante à ses tendres aveux,Je lui donnai mon cœur et partageai ses vœux.Il me contait tout bas toute son espérance,Ses projets d’avenir, son ennui, sa souffranceD’être seul sur sa ferme, et me disait, rêveur :« Habite ma maison et possède mon cœur. »Contre ces beaux discours que pouvait une filleUn peu déjà sur l’âge, à charge à sa famille.Et qui, pour soulager les siens, debout toujours,Travaillait sans repos et vivait sans amours.Je pleurais à l’écart de me sentir de mêmeQuand François m’apparut et me dit : « Je vous aimeEt je vous veux pour femme. » Alors, oubliant tout ;Les sinistres rumeurs qui circulaient partout,Les conseils amicaux soufflés à mon oreille,Pour la boisson de feu, fruit maudit de la treille,Sa soif inextinguible, à la fin je cédai ;Je jouai sur ma vie un fatal coup de dé.Ses paroles de miel sur ses lèvres flatteuses.Son repentir trompeur, ses promesses menteuses,Tout me fit croire, hélas ! que l’oubli du passéAvait lavé ce cœur contrit de fiancé.Je le crus, je l’aimai. Quel bonheur éphémère !Je lui donnai ma main malgré ma vieille mèreDont le regard voyait dans un proche avenirCe semblant de bonheur si tristement finir !Oui, le ciel m’a punie et j’ai pris un ivrogne.Il garde les loisirs, me laissant la besogne.Il revient au logis pour se mettre à couvertSans jamais s’informer de ce que j’ai souffert.Seule au travail bientôt je ne pourrai suffire ;Mes enfants s’en vont nus, et quand je veux lui direQu’il joue un rôle infirme et qu’il devrait songerÀ disputer son bien qui passe à l’étranger,Il se fâche tout rouge, il m’insulte, il trépigne,Il se fait le valet d’une colère indigne,Puis, honteux de trahir de si vilains instincts,Il part, la marche lourde et les regards éteints,Et revient dans la nuit, secoué par l’ivresse,Pour me faire subir sa hideuse caresse !Sur le chemin poudreux deux femmes caquetaient ;L’abeille était aux fleurs et les oiseaux chantaient.

II

Voisine, je te plains, mais suis-je moins à plaindre ?Reprenait la seconde. À quoi me sert de feindre ?Tout le monde le sait ; ce n’est pas un aveu.Le rouet me fait vivre ; il me fournit de feu.Grâce à lui j’ai toujours de pain ma huche pleine.Depuis plus de quinze ans je le tiens en haleine ;A le faire marcher j’ai toujours réussi,Mais avec mon bonhomme il n’en est pas ainsi.Je me promettais bien, au sortir de l’église,D’être au logis maîtresse et de faire à ma guise.Il pliait, mais un jour, fatigué du jupon,Par d’acerbes propos voilà qu’il me répond.Depuis ce jour fatal plus de paix au ménage ;Il agit à sa tête, et, voisine, j’enrageDe le voir gaspiller et son temps et son bien.Il fait tout à la hâte ; il ne calcule rien,Et les mauvais marchés, les pertes, ça foisonneComme les blonds épis qu’en juillet on moissonne.Il faut bien l’endurer ; me plaindre n’est plus temps.Il fallait dire : non ! quand j’avais dix-sept ans.Le contrat, c’est heureux, me donne sans partageLa moitié de la ferme avec tout le ménage,Et le sot qui lui prête, ami trop obligeant,Sur le chemin du roi courra pour son argent !Qui l’a réduit ainsi ? Rien que la politique,Véritable fléau du bonheur domestique.Hélas ! sur ce chapitre il n’entend pas raison ;Pour la moindre assemblée il laisse la maison,Discute avec chaleur, se démène, s’emporteEt, l’esprit à l’envers, vient frapper à ma porte.Puis, employant les si, les comment, les pourquoi,Le malheureux ! il veut discuter avec moiEt plein de son sujet n’admet pas de réplique,Mêle la question bien plus qu’il ne l’explique.Mais c’est surtout lorsque paraît le candidatQu’il exagère encor son éternel dada.Il l’escorte partout, lui prête sa voiture,Il fait l’homme important, néglige la culturePendant que le blé mûr pourrit dans les sillons,Par l’insecte rongé. N’ai-je pas droit, voyons,De me plaindre et de dire à qui voudra m’entendreQue je suis loin d’avoir du bonheur à revendre !

Sur le chemin poudreux deux femmes caquetaient ;L’abeille était aux fleurs et les oiseaux chantaient.

102 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources