Sous les pins, 1902
En voyage
J’avais pour le voyage omis de prendre un livre(Souvent d’un importun cet ami nous délivre),Et je m’en désolais, lorsqu’un monsieur bien mis,(Un richard, un rentier ou peut-être un commis,Car de nos jours, hélas ! on ne peut reconnaîtreCe que cache l’habit, valet ou petit-maître),S’assied pour remplacer le pauvre livre absent.Et d’avance pourquoi faire du mauvais sang ?D’ailleurs bien décidé de garder le silenceS’il ne me plaisait pas. Mais avec bienveillanceIl entame déjà la conversation,Mettant avec la voix le geste en action.Il me parla du temps, des récoltes prochaines,De l’été qui s’enfuit et de l’hiver qui vient ;Du marché fluctueux des cotons et des laines,Par lui je sus la cote et le prix de revient.Il loua le vainqueur de la dernière course ;Le hasard des paris et le jeu de la boursePour moi, pauvre ignorant, n’eurent plus de secret.Ne pouvant l’éviter, je l’écoutais distrait,En songeant (je le dis sans offenser personne)Qu’un livre qu’on choisit, ami toujours discret,Vaut mieux qu’un compagnon que le hasard nous donne.
23 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources