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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Sous les pins, 1902

Fils de braves

DE CARILLON A CHATEAUGUAY

Adolphe Poisson· 48 vers

Les clairons s’étaient tus, et les engins de guerreSur leurs affûts dormaient. D’abondantes moissonsMûrissaient au soleil dans les champs où naguèreSe promenaient les lourds caissons.

Évoquant, pleins d’orgueil, leur vie aventureuse,Les vieux en s’éteignant louaient notre destin ;Eux qui n’avaient connu qu’une vieillesse heureuse,Saluaient notre heureux matin.

Le sabre et le mousquet, croisés en panoplie,S’étalaient sur le mur, et l’aïeul bien souventEn passant croyait voir sur la lame polieReluire un poème émouvant.

Il disait : « Pourront-ils d’une paix énervante,Quand l’appel sonnera, secouer la torpeur,Et devant l’ennemi qui sème l’épouvanteSe former en phalange et s’avancer sans peur ? »

Soudain un cri de guerre a traversé l’espace.Qui donc y répondrai ?… Les anciens se sont tus…Mais les jeunes sont là… Ces fils de grande raceMontreront les mêmes vertus.

On détache l’épée. En un instant la rouilleA cessé de ternir l’éclat du sabre nu.Pendant ce saint travail une larme la mouille ;C’est que le fils s’est souvenu.

Le fils s’est souvenu que cette arme héroïqueAu vieux mur suspendue, inutile ornement,Moderne Durandal, dans la lutte homériqueEut ses jours de rayonnement.

Et, songeant à l’aïeul, il vole à la frontière ;Il y retrouve, ému, la trace de ses pasEt quelquefois, hélas ! le petit coin de terreOù l’a couché le prompt trépas.

Vengeur de ses aïeux, son arme déjà brilleEt fauche sans repos aigrettes et cimiers.Ainsi devait tomber sous son humble faucilleLa moisson qui l’attend pour combler ses greniers.

Ayant lutté sans peur et vaincu sans jactance,Il retourne à ses champs, nouveau Cincinnatus,Heureux de retrouver sa modeste existence,Ses robustes travaux et ses mâles vertus.

Ce brave ignorera l’éclat de ce fait d’armes ;Il mourra sans savoir qu’il fut un vrai héros.Son fils, seul, sur sa tombe ira verser des larmesEt le froid de l’oubli glacera son repos.

Du moins en ce grand jour où Québec en liesseFait surgir des tombeaux tous ses morts glorieux,Cet humble défenseur que l’histoire délaisse,Tombé près de ses chefs, doit revivre avec eux.

48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources