Sous les pins, 1902
Supplique
À L ’HONORABLE SECRÉTAIRE DE LA PROVINCE
Nous sommes au pays vingt rimeurs qui sans trêve,Vrais forçats de la plume et victimes du rêve,Sur une enclume d’or forgeons de mauvais vers ;En somme honnêtes gens sauf ce léger travers.Comment je suis de ceux qui tourmentent la lyre,Pour parler franchement, je ne saurais vous dire ;Car ce serait alors accuser sans pitiéLes bois, les champs, les fleurs, complices pour moitié.Dans la vocation qui me pousse quand mêmeVers le rêve étoilé qui se change en poème,Qu’il suffise aujourd’hui de vous dire en secretQue j’adore le rythme et que rien ne pourrait,Homme ou dieu, m’enlever cette muse qui chanteL’ode patriotique ou l’idylle touchante.C’est peut-être un fléau que ces pâles rimeurs.On dirait qu’un démon leur a dit : Chante ou meurs !Car chacun rêve, en proie aux affres de l’extase,Au piquet du Parnasse attacher son Pégase.Est-ce crime ou folie ? Il serait hasardeuxDe conclure. Qui sait ? C’est peut-être les deux.Mais que ce soit un crime ou que ce soit folie,Par ce magique don la vie est embellie.Étant donné qu’il faut à la sociétéDes poètes rêveurs, mystiques, à côtéDes hommes d’action, il faut, ma foi, nous prendreTels que Dieu nous a faits, très rudes à comprendre,Et ne pas oublier, ô fâcheux contretemps !Qu’un poète ne peut vivre de l’air du temps ;Et que, toujours flatté d’un accueil sympathique,Un encouragement sous forme plus pratiqueNe le laisse, monsieur, jamais indifférent,Et qu’à rêver semblable aubaine il se surprend.Tout cela pour vous dire, avec toute réserve,Que depuis plus d’un an à l’écart je conserveDes volumes tout neufs au nombre de cinq cents,Et qu’au lieu de poussière ils préfèrent l’encens.Peut-être pourriez-vous, monsieur le secrétaire,Sans manquer au devoir, sans frasque ni mystère,Pour l’achat de mon livre (comme cela m’irait !)Mettre au budget prochain un item bien discret.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources