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un seul est le mot juste.

Sous les pins, 1902

Hommage a Champlain

À l’occasion du dévoilement de son monument, à Québec, le 21 septembre 1898

Adolphe Poisson· 100 vers

I

Dans un rêve un archange aux fulgurantes ailesM’enlevait du présent d’un vol vertigineux ;Et pour marquer des temps les phases immortellesSe dressaient du passé les sommets lumineux

Dans cette vision sublime, éblouissante,Dans ce vol à travers les âges disparus,Je vis de mon pays la fortune naissante,Et c’est toi, vieux Québec, c’est toi qui m’apparus.

Je te vis dans l’éclat de ta splendeur sauvage,Alors que le silence était ta majesté,Que tes noyers géants debout sur ce rivage,Seuls, servaient de couronne à ta virginité.

Je surpris de Cartier, la téméraire audacePortant le monde ancien dans un frêle vaisseau,Et sans doute ignorant, précurseur peu sagace,Que d’un peuple à venir il fixait le berceau

Mais dans le noir chaos de l’oubli tout retombe ;L’écho ne redit plus le doux parler français.Vestiges du trépas, une croix, une tombeProclament le néant de ces premiers essais.

Pourtant la France est là ; sur la lointaine grèveOù Cartier, le premier, vint ployer les genoux,Des marins endormis disent — l’étrange rêve ! —« Lieu de notre repos, cette terre est à nous.

« Cette terre est à nous. Cette froide demeureEst du moins à l’abri de la foudre et des vents ;Couchés dans leurs cercueils et sans souci de l’heure,Impassibles, les morts attendent les vivants. »

Et les ans s’écoulaient sans qu’une voix de FranceNe troublât le silence étouffant des tombeaux,Quand soudain retentit un long cri d’espérance :C’était l’aube promise à des destins plus beaux.

Puis un homme parut qui dit : Ici doit êtreJeté le premier grain de la grande moisson :Sur ce roc doit germer le peuple encore à naître ;Des fautes de la France il sera la rançon.

C’est alors que naquit cette ville héroïque,Ce glorieux berceau de tous les dévouements,Ce foyer qui devra sur toute l’AmériqueSans trêve projeter ses purs rayonnements.

Des remparts de Québec à la rive lointaineOù l’Érié déverse avec fracas ses eauxCet homme promenait, superbe capitaine,L’antique fleur de lys, orgueil de ses drapeaux.

Il créait, il fondait, il luttait sans relâche,Jetant partout l’espoir dont son cœur était plein,Et mes yeux, éblouis de cette immense tâche,Lisaient au livre d’or des nations : Champlain !

II

Je m’éveille, et pourtant je crois rêver encore,Car après deux cents ans de luttes sans merciPour remplacer Champlain que ce jour commémoreC’est un fils de Français que je revois ici.

Oui, la réalité l’emporte sur le rêve.Les hommes du passé, sortis de leurs cercueils,Croiraient rêver sans doute en voyant, plein de sève,Un peuple vigoureux survivre à tous ses deuils.

Et si le fier drapeau qui flotte sur nos têtesN’est plus comme jadis l’antique drapeau blanc,La France est toujours là, car, bravant les tempêtes,Robuste est le rameau surgi d’un sol sanglant.

C’est qu’un peuple parfois accomplit des miraclesQuand il a pour exemple un héros comme toi,Et que, fermant l’oreille aux sinistres oracles,Il demeure fidèle à sa langue, à sa foi.

Ô Champlain, tu n’es plus, mais ton œuvre immortelleN’a pas besoin, pour vivre et résister au temps,Du magique ciseau d’un nouveau Praxitèle,Ni du fier dithyrambe aux rythmes éclatants.

L’empreinte de tes pas n’est plus sur cette rive ;La poussière des ans la dérobe à nos yeux,Mais la reconnaissance, en nos cœurs toujours vive,Évoque avec émoi tes exploits périlleux.

Tant qu’un souffle de vie enflera nos poitrines,Que nos lèvres diront le franc parler normand,Un peuple survivant à toutes les ruinesSera ton plus durable et plus beau monument.

Orgueilleux de ton nom, fidèle à ta mémoireQu’il fera rayonner aux siècles à venir,Le Canada français prendra soin de ta gloireEt dans tous ses grands jours saura se souvenir.

Car, grâce à toi, la France ici se renouvelle ;Elle retrouve ici son vieux sang rajeuni ;Sa vigueur d’autrefois sur nos bords se révèle,Et pour cette œuvre sainte, ô Champlain, sois béni.

Oh ! qui t’eut dit qu’après deux grands siècles de lutteLes deux races mêlant leurs drapeaux glorieux,Sans faiblesse oublieraient leur si longue disputeDans un commun hommage au premier des aïeux ?

Que des marins anglais salueraient ta grande ombre,Qu’un vice-roi debout acclameraient ton nom,Et qu’au pied de ton socle une foule sans nombreMêlerait ses bravos aux clameurs du canon ?

Dresse-toi, noble et fier ; voici l’apothéose.Un monde devant toi défile en s’inclinant ;Et, gardien de la ville en ta virile pose,L’ampleur de ton regard embrasse un continent.

Voici que, déployant son aile frémissante,L’Éloquence sur toi plane avec majesté ;Pour ne pas regretter la Poésie absente,Père de la patrie, ému, je t’ai chanté.

100 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources