Sous les pins, 1902
Le temps de la moisson
I Le matin
Le ciel s’illuminait. La brume disperséeAux feux de l’astre souverain,Retombait sur les fleurs en brillante rosée,Et toute la nature en éveil, reposée,Grand orchestre, entonnait l’hymne d’un jour serein.
Les filles du hameau peu lentes à paraîtreQuand le ciel se teint de vermeil,Aux rumeurs du matin entrouvrent leur fenêtre,Tandis que les garçons plus vifs, sous l’œil du maître,Préparent des moissons le rustique appareil.
Partout la vie, et l’on entend les jeunes fillesRire en peignant leurs longs cheveux.Au chaud soleil d’août reluisent les faucilles,Les merles babillards sifflent sous les charmillesEt les fleurs vont s’ouvrir pour les tendres aveux.
La paix descend du ciel. La gaieté, que Dieu donneAux jours si pleins du paysan,Luit sur ces jeunes fronts. Déjà le père ordonneÀ l’aîné de ses fils, qui, tout joyeux, fredonne,D’atteler les grands bœufs au chariot pesant.
Puis la troupe s’ébranle, et la lourde charretteSuit lentement l’étroit sentier,Broyant sous ses essieux la pâle pâqueretteEt l’insecte rampant qui sort de sa retraitePour mordre au point du jour la fleur de l’églantier
De mon logis voisin je les regarde faire,Moi, le rêveur qu’on croit savant.Aux langueurs de la ville, oh ! combien je préfèreLe réveil matinal de la famille austère,Debout pour le travail aux clartés du levant !
Eux seuls savent goûter l’heure délicieuseD’un calme lever de soleil.Et tandis que, perdus dans la plume soyeuse,Nous dormons agités, une troupe joyeuseSe découpe là-bas sur l’horizon vermeil.
Je laisse sans regret le souvenir d’un rêve,Sylphe aimé, fantôme riant,Pour regarder passer les brunes filles d’ÈveQui vont, ivres d’air pur, sur le bord de la grèvePlonger leurs pieds frileux dans le flot gazouillant.
Devant leurs pas légers volent de blondes ailes.Rêveur, je les suis du regard,Et je les vois, courant ainsi que des gazelles,Franchir les frais ruisseaux, et fières d’être belles,Jeter sur l’eau limpide un coup d’œil au hasard !
Et moi qui les ai vues de ma fenêtre sombreCourir de sillon en sillon,Ignorantes toujours de mes soucis sans nombre,Je compare ma vie hélas ! si pleine d’ombreAux jours ensoleillés des filles du vallon.
Et si ma muse alors soupire une élégie,L’écho de leurs vives chansonsArrive à mon oreille et, puissante magie,Trouble soudain mon rêve, et l’amour en vigieCrie à mon cœur : « Prends garde au doux temps des moissons. »
II Le soir
L’angélus a sonné. L’astre déjà s’inclineVers l’horizon resplendissant.L’ombre de la vallée a gravi la colline,Et pour faire cortège au soleil qui déclineÀ l’orient paraît la corne du croissant.
Au loin voici venir les charrettes pesantesPloyant sous la riche moisson.Aux rayons du couchant les faucilles luisantesResplendissaient. Les gars, les filles séduisantesMarchent au bruit rythmé d’une agreste chanson.
La fatigue s’annonce et la troupe légèreSi vive au départ, le matin,D’un pas plus ralenti fait craquer la fougère,Tandis qu’à la maison une main ménagèrePar ses soins vigilants prépare un gai festin.
Là le rire commence et puis la gaieté folleÉclate en mille mots bruyants.Un rien va provoquer le rire, une parole,Tombée étourdiment d’une lèvre frivole,Met les esprits en joie et tous les fronts riants.
Puis le repas fini, près de la cheminéeVont se débiter maints récits.Par chanter n’a-t-on pas commencé la journée ?Par de propos joyeux la voilà terminée,Et le jour s’est passé sans ombre et sans soucis.
Moi qui n’ai pas couru les champs, moi que le rêveA tenu captif tout le jour,À l’heure du sommeil, seul je vais sur la grève,Interrogeant mon cœur qu’un long sanglot soulève,Mon cœur plein de regret, mon cœur vide d’amour.
C’est que j’ai tout le jour occupé ma penséeDe quelque rêve insuffisant,Tandis que la famille au soleil disperséeA trouvé dans la plaine humide de roséeDe quoi se composer un sommeil bienfaisant.
90 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources