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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Sous les pins, 1902

Jacques cartier

Adolphe Poisson· 160 vers

I

Salut à toi, salut, vieille cité bretonneQu’endort de l’océan la clameur monotone,À l’heure où dans le port s’allument tes falots ;Havre d’où sont partis tant de fiers capitainesQui, poussés par l’attrait de leurs courses lointaines,Bravaient d’un même front les hommes et les flots.

Antique Saint-Malo qu’abritent tes falaises,Nom si souvent chanté par nos lèvres françaises,Et familier toujours à nos petits enfants,Salut, beau port de mer, salut, toi dont le môleEn vit s’éloigner tant pour affronter le pôle,Si peu dans leurs foyers revenir triomphants !

Oh ! que de morts couchés dans les algues marines !Combien de cœurs vaillants, de robustes poitrinesLe vert lichen des mers caresse avec amour !Qu’ils sont nombreux ceux-là dont tes cloches bénies,Lançant vers le ciel bleu leurs sombres harmonies,Ont pleuré le départ sans chanter le retour !

Et plus la mer perfide engloutissait de braves,Plus elle vomissait de sinistres épaves,Plus tes hardis coureurs lui lançaient des défisPour fêter leurs succès se paraient tes murailles ;Vaincus, tu leur faisais de dignes funérailles ;Heureux ou malheureux, n’étaient-ils pas tes fils ?

Berceau de l’héroïsme, ô terre des grands hommes,Parmi les fiers marins qu’avec orgueil tu nommesIl en est un, un seul que nous te réclamons.Il naquit, il mourut dans tes murs, mais sa gloireA brillé sur nos bords. Au seuil de notre histoire,Le premier entre tous, c’est lui que nous nommons.

Et ne sois pas jalouse, oublieuse patrie,Si nous te disputons sa mémoire chérie ;Tu fus pour son tombeau trop longtemps sans pitié.Nous n’étions pas encor pour réclamer sa cendre ;Ses restes sont à toi ; noue n’y pouvons prétendre,Mais sa gloire est à nous, cèdes-en la moitié !

II

Sur le rocher battu par le flot des maréesPleines de longs sanglots, de voix désespérées,Un marin, le regard vers le large emporté,Suivait le vol pesant de quelque voile griseQue caresse la lame et que gonfle la brise ;Et son cœur bondissait devant l’immensité.

Son œil fixe et perçant, sa poitrine oppressée,Son pas nerveux, tout dit qu’une vaste pensée,Vive comme l’éclair, traverse son cerveau.Ô tâche glorieuse ! immortelle chimère !Cet homme obscur s’est dit : « À la France, ma mère,Je donnerai sa part d’un continent nouveau ! »

Cette part, il la veut durable autant que belle ;Et quelque soient l’épreuve et l’obstacle rebelle ;Qu’importent les hasards de l’océan glouton !N’est-il pas du pays des croyances augustes,Des fidèles serments et des hommes robustes ?N’est-il pas un enfant du vieux pays breton ?

Il ne mentira pas au sang de l’ArmoriqueSi féconde en héros, coin de terre homériqueQu’un jour Brizeux dira dans des vers immortels ;Sol des rudes marins, terre des doux poètes,Qui fidèle à l’Église, au milieu des tempêtes,Put adorer son Dieu sans briser ses autels.

Âme d’acier trempée, où son rêve l’envoieIl s’y jette sans peur, affrontant avec joieDe la mer et des vents les plus rudes assauts.Quels que soient les périls que l’horizon recèle,Il fait taire en son cœur l’angoisse universelleEt remet sa fortune à de frêles vaisseaux.

La foule le regarde avec mélancolie,Et voilà qu’elle nomme imprudente folieCet acte audacieux qui fera des jaloux.Mais bientôt méprisant la crainte du vulgaire,Il pourra dire au roi : « Je n’ai pas fait la guerre,Pourtant, sire, aujourd’hui tout un monde est à vous ! »

C’est que l’humble marin eut un songe sublimeOù Jehova, comblant des temps l’immense abîme,Éblouit son regard de ses futurs exploits,Et, dressant devant lui cette France nouvelle,Lui dit : « Pars, livre aux flots ta frêle caravelle,Car tout un monde en germe est dans ses flancs étroits. »

À ses yeux étonnés les siècles se déroulent.Pendant qu’à l’Orient, sous les trônes qui croulent,La révolution rêve un fatal niveau,Sur le ciel orageux des nations se lève,Comme l’astre polaire, un peuple dont la sèveÉtonne l’ancien monde et confond le nouveau.

Au pied du Mont Royal il lira l’Évangile.À ce verbe parlant par sa lèvre fragileTout un monde païen à l’instant croulera.Il sera de la foi le précurseur superbe,Le moderne Saint-Jean, et l’écho de ce verbeSur ces bords étonnés à jamais planera.

« Mon Dieu, dit le marin, cette tâche est si belleQue je me sens le cœur de succomber pour elle,De forcer l’horizon ténébreux sans effroi ;Et laissant sans regret ma modeste demeure,Sur des bords inconnus qu’importe que je meure,Si tout un peuple un jour me nomme avec émoi ! »

« Mais je vivrai. Colomb, guidant sa voile errante,Sûr d’étonner l’Espagne et sa cour ignorante,De ces lointaines mers n’est-il pas revenu ? »Hélas ! il oubliait que loin de l’Ausonie,Son beau pays natal, ce marin de génieS’était laissé mourir indigent, méconnu !

Sans doute il ignorait que, ployant sous l’outrage,Ce grand découvreur eut, pour prix de son courage,Sa gloire à disputer jusqu’au dernier lambeau ;Que le pays ingrat qui lui devait un mondePlus vaste que l’ancien, plus riche que Golconde,Lui mesura six pieds de sol pour son tombeau !

Plus heureux que Colomb, ses courses terminées,Le hardi caboteur viendra, chargé d’années,Auprès de tous les siens s’éteindre doucement.La France jettera l’oubli sur sa poussière ;Il ne revivra pas sur le marbre ou la pierre.Mais tout un peuple ici sera son monument.

Oui, pendant que là-bas sa patrie oublieuse,Ignorant les obscurs dans sa marche orgueilleuse,Parmi ses noms fameux jamais ne l’inscrira,Poursuivant sur ces bords son œuvre expiatoire,Le Canada français, jaloux de son histoire,De l’oubli séculaire un jour le vengera !

III

Oh ! lorsque sur les quais la foule triste et morneD’un regard inquiet vers l’horizon sans borneSuivait le fier marin dans sa témérité,Nul n’eut pu deviner que la flotte intrépideQui sur les flots mouvants glissait, frêle et rapide,Courait, voiles dehors, vers l’immortalité ?

Que trois siècles plus tard, étrange destinée,Une race nouvelle, à grandir obstinée,Balancerait l’effort de trois peuples rivaux,Et que l’écho lointain de la jeune Amérique,Réveillant le marin de son rêve homérique,Ferait frémir sa cendre au bruit de nos bravos !

IV

Ô grand navigateur, le long du fleuve immenseDont tu fus le premier à remonter les flots,Tu vis, éclosion d’une antique semence,Se dresser les grands pins et les pâles bouleaux.

Un solennel silence accueillit ta venue,Recueillement d’un monde à l’heure du réveil ;Seuls, les bois frémissaient, car d’une ère inconnueL’aube sainte tenait la nature en éveil.

Mais du cap Diamant ébranlant les assises,Un cri déchira l’air et roula sur les eaux ;Le Huron avait vu de loin tes voiles grisesSe déployer au vent comme un grand vol d’oiseaux.

Pour donner à ton roi ce vaste territoire,Ô marin, ce n’est pas la foudre qui tonna,Et seule, une humble croix, pacifique victoire,Fut le signe vainqueur dont l’indien s’étonna.

Aux yeux de la tribu surprise et frémissante,Ignorant que ce fût l’audace d’un mortel,Sans combat s’opéra la première descente…Et Dieu sur cette rive eût son premier autel !

Des grands bois résineux abattus sur la grèveLe matelot songeant à son foyer chéri,Construit la palissade : un toit déjà s’élève…Et le Visage Pâle a son premier abri !

Oh ! que l’hiver est rude à la flotte transie !Tous rêvent le retour, mais nul ne peut partir.La bêche a résonné sous la neige durcie…Et la Nouvelle-France a son premier martyr !

160 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources