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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Sous les pins, 1902

L’aiguille

ROMANCE DE LA VEUVE

Adolphe Poisson· 32 vers

Contre la pâle faim et les langueurs de l’âme,Outil fragile et cher, c’est toi qui me défends,Moi, qui mis au tombeau mon mari, jeune femme,Et, jeune mère aussi, mes deux petits enfants.A ces départs subits par toi j’ai pu survivre,Sans demander ailleurs d’humiliants secours.C’est à toi que je dois d’être forte et de vivre.Plus j’ai besoin et plus tu cours.

Sans toi qu’aurais-je fait, ô discrète compagneDe mes chagrins amers comme de mes travaux ?Frêle et dernier débris de mes châteaux d’Espagne,C’est toi qui me sauvas encor de bien des maux.Oui, grâce à toi je sens en moi mon cœur revivre ;L’avenir me promet encore d’heureux jours ;Dans ce linge froissé mon œil aime à te suivre ;Pauvre aiguille, marche toujours.

En travaillant ensemble, au moins souvent j’oublieLes vides que Dieu fit dans mon humble foyer.Le travail m’a sauvée un jour de la folie,Abîme où ma raison a failli se noyer.C’est toi qui dans ces jours de détresse et d’épreuveMe conseillas tout bas d’accepter ton secours.Tu consoles la mère et tu soutiens la veuve.Plus j’ai faim, plus vite tu cours.

De mes bonheurs détruits toi seule prends la place.Tu me tiens lieu de tout, car toi seule soutiensAu noble et saint travail cette main souvent lasse ;Le peu d’argent que j’ai c’est toi qui me l’obtiens.Ne pas t’aimer serait payer d’ingratitudeCe pain par toi gagné les nuits comme les jours.Oh ! charme encor longtemps mon humble solitude ;Chère aiguille, marche toujours.

32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources