Sous les pins, 1902
Vision
À travers la nuit sombreJ’ai vu passer une ombreVive comme l’éclair ;Puis, fantôme rapide,Cette étrange sylphideS’évanouit dans l’air.
J’ai cru voir ma jeunesseEt la folle promesseDont je fus abusé ;Et, tourment qui m’attire,J’ai cru la voir sourireÀ mon esprit blasé.
O vision charmante,Qui viens comme une amanteÀ mes côtés t’asseoir,Pourquoi, lorsque j’oublieCes heures de folie,Revenir chaque soir ?
Pourquoi, quand je suis calme,Me montrer une palmeQue j’espérais saisir,Et qui, fuyant rapide,M’a laissé la main vide,Le cœur plein de désir ?
Oh ! ne viens plus, chère ombre,À travers la nuit sombreM’éveiller à demi ;Visiteuse cruelle,Ne touche plus de l’aileLe front de l’endormi.
Sans remuer la cendreTrop facile à reprendreD’un lointain souvenir,Laisse-moi me refaireDans plus étroite sphèreUn plus calme avenir.
Désormais je suis homme !De quelque nom qu’on nommeCet oubli du passé,De peur qu’elle renaisse,Je laisse ma jeunesseDans son linceul glacé.
Car j’ai cru reconnaîtreCelle qui sur mon êtreDoit régner sans retour,Et je sens dans mon âmeSe rallumer la flammeAu feu de son amour.
Aussi dans la nuit sombreNe reviens plus, chère ombre,Réveiller ton ami.Visiteuse cruelle,N’effleure plus de l’aileLe front de l’endormi.
54 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources