Sous les pins, 1902
L’orme
Cet orme fut planté le jour de ma naissance ;Il est tout jeune encore, et moi, je me fais vieux ;Il étale au soleil sa superbe croissance,Et sa mâle vigueur me rend presqu’envieux.
Chaque printemps cet orme a des feuilles nouvellesEt couvre ses rameaux de jeunes frondaisons ;Et l’odeur des muguets et des blondes javellesLui fait vite oublier les plus rudes saisons.
Pourvu que de doux nids perdus sous la raméeLe bercent des accents des timides oiseaux,Que le lierre grimpant de sa tige embauméeOrne son tronc noueux de gracieux réseaux,
Il verra sans regret revenir l’âpre automne,Se disperser au vent son panache jauni,Car la neige aux flocons étincelants festonneUne blanche parure à son front dégarni.
S’il reste toujours fort, c’est qu’il n’a pas d’histoire ;Et toujours immobile où l’a placé le sort,De son ombre couvrant le même territoire,Seul, le vent le tourmente en son puissant effort.
Tandis que l’homme, lui, se dépense et s’agiteEn luttes, en désirs, en mille visions ;Et s’usant à ce dur travail, il vieillit vite,Vrai martyr de son rêve et de ses passions.
24 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources