Sous les pins, 1902
Revivre
À MON FILS JULES
Le temps qui fuit sans cesseEmporte avec nos joursCe qui fut la jeunesse,Ce qui fut les amours !
Comme la trombe passeEn balayant le sol,Le Temps, brûlant l’espace,Nous saisit dans son vol ;
Et mesurant sur terreNos rapides instants,Dans l’éternel mystèreNous lance palpitants.
Tout disparaît, tout tombeDans le gouffre béant,Mais l’homme dans la tombeNargue encor le néant !
Sur la scène du mondeTrop éphémère acteur,Il laisse, œuvre féconde,Son esprit créateur.
La pensée éternelleÉteinte en son cerveauOuvre grande son ailePar delà le tombeau.
Mais l’homme plus modesteDans l’enfant seul revit,De lui c’est ce qui reste,C’est tout ce qui survit.
Voyez ! La fleur nouvelleRajeunit l’arbrisseau ;L’homme se renouvelleDans un frêle berceau.
Dans cet autre lui-mêmeIl retrouve ses traitsEt peut, bonheur suprême,Sans pleurs et sans regrets,
Dire : « Ma vie achève,Si l’arbre doit mourir,Un rameau plein de sèveS’élance pour fleurir ! »
Contemplant cette aurore,Satisfait, il s’éteint.Son couchant voit écloreL’aube d’un gai matin.
Car, espoir qui fait vivre,L’homme le plus bornéAu bonheur de survivreS’est toujours obstiné.
Je goûte cette joieD’avoir à mon côtéCe fruit que Dieu m’envoiePour bénir mon été.
Tout ému, je m’inclineSur ce berceau d’enfant,Et sa grâce câlineDu néant me défend.
En lui je me retrouveTout à coup rajeuni,Et dans mon cœur j’éprouveUn bonheur infini.
Cher petit, ta faiblesseFait ma force aujourd’huiEt j’attends la vieillesseSans crainte et sans ennui.
Ton astre va paraîtreSur mes jours au déclin ;Puisses-tu ne pas êtreAvant l’heure orphelin !
Mais je suis jeune encore ;Je te verrai grandi.Je veux que ton auroreS’allume à mon midi ;
Que ton midi flamboieSur mon pâle couchant,Pour éclairer la voieSous mon pied trébuchant.
Et si, jamais nommée,Ma muse a trop vieilli,De l’humble renomméeRetarde un peu l’oubli !
80 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources