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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Sous les pins, 1902

La fourmi

Adolphe Poisson· 36 vers

L’homme, roi sans rival de la création,Si fier de sa pensée et de son action,Promenant son regard sur toute la nature,S’étonne d’une infime et frêle créatureQui, toujours au travail, sans repos ni répit,Loin des regards humains sous terre se tapit.A deux pieds sous le sol, grâce à l’ardeur fécondeD’une pauvre fourmi, va grouiller tout un monde.Je t’ai vu l’autre jour, insecte industrieux ;Ton travail captivait mon regard curieux.À la pluie, au soleil, toujours infatigable,À travers les brins d’herbe ou sur le grain de sable,Dans ta marche évitant le pas du paysan,Tu vas traînant ta proie, ô quel fardeau pesant !Et puis je te revois encor toujours en quêteD’une nouvelle prise et d’une autre conquête.Et quand, par le soleil d’été presque endormi,Je gaspille le temps, je te vois, ô fourmi,Toi, dont je méprisais la mine si chétive,Dévouée à ta tâche, alerte autant qu’active,Et je veux désormais de mon dernier printempsMultiplier la force, employer les instants.Si mon esprit mûri, si mon âme à l’ouvrageMettait ce que tu mets d’adresse et de courage,Si, du matin au soir, actif en mes travaux,Je cherchais pour mon vers des horizons nouveaux,Ma muse, j’en suis sûr, bien plus souvent nommée,Peut-être connaîtrait la vaste renommée.Aussi, sans en rougir, j’accepte ta leçon,Et je veux comme toi faire bonne moisson.Oui, longtemps mon regard étonné t’a suivie ;Honteux de ma paresse, ô fourmi, je t’envie ;Et je songe parfois qu’eux yeux de l’ÉternelTon humble tâche vaut un hymne solennel ;Que le chant du poète en son rêve superbe,Frêle insecte, qui sait ? ne vaut pas ton brin d’herbe !

36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources