Sous les pins, 1902
La France d’amérique
lu à la soirée d’adieu donnée aux touristes français, à Québec, le 3 septembre 1885
I
Français du nouveau monde, ignorés de vos pèresEt perdus dans l’oubli d’un siècle indifférent,Nous avons, pleins d’espoir en des destins prospères,Pour la France gardé les bords du Saint-Laurent,
Afin qu’après cent ans, fût-ce même après mille,Nous pussions — c’était là notre unique souci—Saluer dans les murs de cette antique villeDes Français étonnés de nous trouver ici.
Mais du fleuve géant bientôt l’étroite rive,Peuple robuste et fort, ne put te contenir,Et, fidèle au passé, dans ta vigueur naïveTu sus forcer la France à se ressouvenir.
Vers le ciel du midi, vers les frimas du Pôle,Vers l’Orient vermeil et le couchant brumeux,Tu t’es précipité, noble enfant de la Gaule,Comme descend des monts le torrent écumeux.
Pourtant on t’avait dit, à l’heure de l’épreuve,Où, triste, tu songeais aux champs de Carillon :« Ton domaine est ici, sur les bords du grand fleuve ;« Ne creuse pas plus loin ton modeste sillon.
« Qu’en cultivant ce sol, ton cœur jamais n’aspire« A pénétrer un jour dans l’épaisse forêt ;« Témoin de tes travaux, ce champ doit te suffire,« Tu peux y vivre heureux, y mourir sans regret. »
Mais du ruisseau grossi qui peut tarir la source ?Qui le tente entreprend un inutile soin.Dieu seul du fier torrent peut suspendre la course,Dieu seul peut dire au flot : tu n’iras pas plus loin.
Aussi, forçant bientôt la limite imposéeA tes nobles efforts, tu t’avanças sans peur.Un jour, en contemplant la plaine déboisée,L’étranger refoulé frissonna de stupeur.
Il compta les clochers dominant la vallée,Il parcourut ces champs pleins de grasses moissons,Il vit sous mille toits la famille triplée,Des filles au teint frais, de robustes garçons,
Et dit : « Ce petit peuple à jamais nous défie,« Il a pour lui la force et le nombre à la fois.« Il a pour nous braver tout ce qui fortifie,« Il adore sa langue et respecte ses lois. »
Et depuis ce temps-là l’arbre aux fortes racines,S’enfonçant plus avant, ne cessa de grandir ;Il grimpa sur les monts, courut dans les ravines,Et jusque vers le Nord il osa reverdir.
Oui, ce roseau fragile, épargné par le glaive,Qui, vaincu par le temps, devait bientôt mourir,Voilà qu’il va déjà, plein de force et de sève,De milliers de rameaux, au printemps, se couvrir.
Et toi qui méprisais cette tige si frêle,Fier étranger, tu vis, du rameau mutilé,Éclore en plein soleil une France nouvelle,Et tu fus vers les lacs malgré toi refoulé !
Ô champs qu’on a peuplés d’une autre race altière,Cantons de l’Est dotés, hélas ! d’étranges noms,Vous qui deviez servir contre nous de barrière,Vous nous apparteniez et nous vous reprenons !
À nous, fleuve géant, tes deux rives splendides !Le coq gaulois perché sur nos temples a luiDes champs américains aux vertes Laurentides,Et les vaincus d’hier sont vainqueurs aujourd’hui.
Pourtant aux jours de deuil, aux heures de souffrance,Nous étions seuls, luttant sans trêve et sans merci :Aux jours d’oppression nous n’avions pas la FrancePour crier à ses fils : Courage ! me voici !
Son souvenir veillait dans notre âme meurtrie,Nous gardions du passé les saintes visions,Et pendant que là-bas on brisait la Patrie,Ici, sans nul secours, nous la reconstruisions !
Livrés avec amour à cette œuvre obstinée,Nous demeurions Français et nous étions jaloux,Nous, les seuls survivants d’une lutte acharnée,De croître sans votre aide et de grandir sans vous.
Et nous te réservions ce spectacle, ô ma mère,D’un peuple dans sa gloire un jour enseveli,Et qui, d’un siècle entier secouant la poussière,Se dresse avec effort, te reprochant l’oubli.
Ah ! si nous avons pu sans toi, mère oublieuse,D’un orageux passé rassembler les débris,Si sans toi nous avons d’une race orgueilleuseVaincu les préjugés, fait tomber le mépris ;
Si sans toi nous avons, aux champs du nouveau monde,Malgré l’obscure nuit, trouvé notre chemin,Quel travail nous attend, quelle tâche féconde,Ô ma mère, aujourd’hui que tu nous tends la main ?
Car pour faire oublier l’abandon de leurs pèresLes Français de nos jours se sont tous souvenus,Et voyant les progrès accomplis par leurs frères,Pour enfants de la Gaule il nous ont reconnus.
Oui, c’est le même sang qui coule dans nos veines ;Oui, c’est le même espoir qui fait battre nos cœurs ;Oui, c’est le même amour, ce sont les mêmes haines,Et c’est le même orgueil en face des vainqueurs !
Même foi nous unit, votre langue est la nôtre.Mais parmi vos grands noms ce que vous n’avez pas,C’est le pionnier fécond, c’est ce vaillant apôtreQui des rives de France a dirigé vos pas.
Il est à nous cet homme, il est à nous ce prêtre,Ce hardi défricheur devant qui la forêtAvec effort s’abat plus promptement peut-êtreQue les épis mûris couchés dans le guéret !
Descendant vigoureux d’une puissante race,Il a secoué l’arbre en pleine floraisonPour en semer les fruits plus vite dans l’espaceEt féconder le sol par delà l’horizon.
Ô visiteurs amis, qu’aux rives de la Seine,Aux bords de la Gironde on apprenne de vousQu’un petit peuple ici, dans sa force sereine,Poursuit sa tâche sainte et qu’il en est jaloux.
Aux Français dites bien que nous sommes des frères,Que le même génie inspire nos penseurs,Que par le dévouement nos épouses, nos mèresDes vôtres, grâce au sang, sont bien les dignes sœurs.
Que si vers l’Orient, la France, notre mère,Brille, étoile du soir, à l’horizon lointain,Astre nouveau, déjà sur cet autre hémisphèreSe lève avec éclat l’étoile du matin.
Que si par vous, Français, pendant cent vingt années,Nous avons, fils de France, appris à la nommer,Ô Françaises, c’est vous, c’est vous, ô sœurs aînées,Qui, charmantes toujours, nous la faites aimer !
Qu’il est une autre France et que vous l’avez vue,Qu’elle ressemble encore à celle de là-bas ;Que pour vous souhaiter la douce bienvenueUn million d’amis vous ont tendu les bras !
Des Anglais au cœur noble à la France qui passeOnt fait sans hésiter un accueil généreux ;Des haines d’autrefois effaçant toute trace,En vous ils saluaient les fils des anciens preux.
Mais d’autres parmi ceux qui se disent nos maîtres,Criminelle ignorance ou dédains puérils,En vous voyant fouler ce sol de nos ancêtres,Ont osé demander : « Ces hommes, qui sont-ils ? »
Et nous leur avons dit : Ces hommes sont nos frèresPar les liens nouveaux et les anciens serments,Par le même génie et le sang de nos pères,Et par ce sol pavé de leurs vieux ossements.
Il en est parmi vous que la France nouvelleAu nombre de ses fils va désormais compter ;Mais vous que le devoir vers la Patrie appelle,Venez aux jours d’orage ici vous abriter.
Puisse ce coin de terre, adossé presqu’au Pôle,Pour ceux qui vont rester ne pas être un exil !Puissent ceux qui s’en vont rappeler à la GauleLe souvenir d’un peuple étonnant et viril !
Vous par qui nous goûtons les tendresses tardivesDu pays des aïeux, merci d’être venus.Emportez tous nos vœux, vous qui laissez ces rives,Vous qui restez ici, soyez les bienvenus !
II
Et vous, marins français qu’en mil sept cent soixanteAttendait mais en vain le vieux soldat mourant,Oh ! revenez encor de notre mère absenteMontrer les trois couleurs aux flots du Saint-Laurent.
Émus de notre accueil, témoins de cette fête,Quel que soit le rivage où vous portent les flots,Dites : La France est là, de son sort satisfaite,Heureuse sans émeute, et libre sans sanglots !
156 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources