Sous les pins, 1902
La guerre
Quand l’aigle, roi de l’air, plane au-dessus des nuesDans son vol orageux,Quand son aile à travers des sphères inconnuesTouche aux sommets neigeux,
Si parcourant les airs comme dans son empireUn tyran redouté,Il redescend parfois vers la terre où respireLa pauvre humanité.
Saura-t-il si son aile, au milieu de l’espaceQu’il parcourt en vainqueur,N’a pas d’un coup fatal frappé l’oiseau qui passe,Timide voyageur ?
L’aigle suspendra-t-il sa course vagabondePour ce faible roseau ?Qui lui dira jamais la blessure profondeQu’il fît à cet oiseau ?
Ainsi quand le génie au delà de la sphèreOù rampent tant d’esprits,Jette en courant son âme et répand sa lumièreSur l’univers surpris ;
Quand il livre son trône au hasard des batailles,Aux chances des combats,Un instant songe-t-il à ces milliers d’entraillesQu’il déchire ici-bas ?
Songe-t-il en sa course aux vides des chaumières,Aux adieux des mourants ?A-t-il jamais pensé d’interroger les mèresSur leurs fils expirants ?
Hélas ! il n’entend pas des rangs de son arméeMonter les longs sanglots,Et sa gloire lui cache, éphémère fumée,Le sang qui coule à flots.
Ô guerre, œuvre de l’homme, hécatombe sanglanteDes peuples effarés,Par toi l’humanité va toujours pantelanteEt les seins déchirés !
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources