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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Sous les pins, 1902

Les morts

Adolphe Poisson· 40 vers

Ô morts qui reposez dans le vieux cimetière,Ne vous réveillez pas de votre lourd sommeil.Restez, restez perdus dans l’immense matière,Car les vivants fuiraient devant votre réveil.

Désormais oubliés de tous ceux qui survivent,À quoi vous servirait revenir parmi nous ?De peur que les regrets des amis se raviventDemeurez dans l’endroit du dernier rendez-vous.

D’ailleurs, que feriez-vous ? car votre place est prise,Et les vivants seraient dans un grand embarras,Et vous leur causeriez si pénible surpriseQu’ils oublieraient, bien sûr, de vous tendre les bras.

Les parents se sont faits à votre longue absence,Et des nouveaux venus ont rempli le foyer ;Des liens plus récents ont déjà pris naissancePour vous mettre à l’écart et vous faire oublier.

Non, ne revenez pas, morts, je vous en supplie,Des amis, d’autrefois, ah ! redoutez l’accueil.Votre mémoire est pour toujours ensevelie,Et les morts ne sont bien qu’au fond de leur cercueil !

Dormez dans le silence entouré de mystère,A l’ombre de la croix comme à l’abri des vents ;Mieux vaut dormir tranquille à quatre pieds sous terreQue de mêler son souffle au souffle des vivants.

Qui, parmi les amis, pourra vous reconnaître,Spectres enveloppés de vos amples linceuls ?Vous êtes au tombeau moins isolés peut-être,Car dans le champ des morts vous n’êtes pas les seuls.

Ô morts, formez l’oreille aux vains bruits de ce monde,Car vos yeux pleureraient des oublis d’ici-bas.Et vous comprendriez que votre paix profondeVaut mieux que quelques jours de vie et de combats.

Ô morts de tous les temps, que vos lèvres muettesNe demandent jamais aux vivants d’aujourd’huiCombien de mois le deuil a suspendu leurs fêtes,Combien d’heures, de jours a duré leur ennui !

Pour reprendre à nouveau votre forme mortelleAttendez le réveil du dernier jugement,Et puissent les ans fuir avec vitesse telleQue les siècles pour vous ne soient plus qu’un moment !

40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources