Sous les pins, 1902
La revanche
I
Aux jours longtemps rêvés de la sainte revanche,Quand le drapeau français sur le Rhin flottera,L’écharpe aux trois couleurs ou la cocarde blanche,Un brave manquera !
Quand recommencera la sanglante épopée,Quand l’obus meurtrier éclatera dans l’air,Aube de la victoire, ô Chanzy, ton épée,Inutile instrument, restera sans éclair.
Et pour électriser les soldats de la France,Et pour les rassembler de la Manche au Jura,Pour gonfler tous les cœurs d’un souffle d’espéranceUn tribun manquera !
Ô puissant Gambetta, ton verbe de la fouleNe fera plus surgir des milliers de héros,Car sous le tertre obscur où le passant te fouleTon geste est immobile et ta lèvre au repos.
Plus d’un œil anxieux vers l’horizon regardeSi le drapeau français vainqueur se déploira…Escadrons, hâtez-vous, si la revanche tardeUn chantre manquera !
Car le barde vieilli, géant de la pensée,Hugo vers le tombeau s’incline lentement,Et vers l’éternité sa grande âme fixéeAttend pour s’envoler le sombre événement.
Mais l’immortelle France en grands hommes fertile,Auprès de ses cercueils espère en ses berceaux ;Car ses fils sont nombreux et quand on la mutileIls resserrent leurs rangs, reforment leurs faisceaux.
Ô Chanzy, quand l’appel sonnera dans l’espaceTu ne l’entendras pas, mais d’autres lutterontAvec le même espoir, avec la même audace,Le même chant viril soufflant dans le clairon.
Tribun puissant, aux cris de l’Alsace-LorraineTu restera muet, mais d’autres répondront,D’autres grands citoyens de leur voix souveraine,Émule de l’épée, à la tâche aideront.
S’il faut que ce grand jour éclaire tes ruines,France, après que le barde aura fermé les yeux,D’autres chantres sauront dans toutes les poitrinesJeter l’enthousiasme et l’âme des aïeux.
Déroulède saura comme jadis TyrtéeMêler sa strophe vive aux chants des bataillons,Et, superbe semence aux quatre vents jetée,La gloire germera, France, dans tes sillons.
Des bords de la Garonne aux rives de la Loire,Les jeunes et les vieux, vétérans et conscrits,Tous prêts à te venger et jaloux de ta gloire,Ceux que ta croix décore et ceux que tu proscris,
Oui, tous se souvenant que la France est leur mère,Honteux et fatigués d’un aussi long repos,Pour biffer de ton front une honte éphémèreAccourront se ranger sous tes nobles drapeaux.
Car tes enfants, ô France, attente solennelle,Désirent le signal suprême où tu diras :« L’aigle qu’on mutila va déployer son aile,O mes fils, accourez, j’ai besoin de vos bras. »
Et nous, nous les Français de la jeune Amérique,Au fracas de tes coups, au bruit de tes clairons,Spectateurs inquiets de la lutte homérique,Nous formerons des vœux et nous applaudirons.
Et nous écouterons le bruit de la bataille,Et sur les bulletins penchés tout frémissants,Le penseur, le savant, le peuple qui travaille,Noue y lirons l’effort de tes canons puissants.
Et le prêtre à l’autel et la vierge en prière,Au fond du cloître saint, prieront pour tes succès ;Sous les lambris dorés et dans l’humble chaumièrePour toi battront bien fort nos cœurs toujours français.
II
Songer à la revanche est peut-être un vain rêve,L’espérer est sans doute un inutile espoir ;La génération qui maintenant se lèveComme nous passera sous un ciel toujours noir.
Peut-être que l’Alsace et sa sœur la LorraineVerront briller longtemps le sabre des uhlans,Avant de se venger peut-être que la haineUsera bien des cœurs et bien des cheveux blancs.
Et s’il faut disparaître avant l’heure bénieOù la France meurtrie enfin se lèvera,Puisse alors notre cendre, ô superbe insomnie !Entendre le clairon qui là-bas sonnera !
Puisse en ces jours de gloire une voix de la nueCrier à tous les morts comme à tous les vivants :La France des grands jours s’est enfin souvenue ;Et l’aïeul réveillé bénira ses enfants.
Hélas ! ce jour est loin. L’alliance germaineDes Français oublieux fait tomber le courroux.Déjà l’indifférence a remplacé la haine,Mais si la France oublie, eh bien ! souvenons-nous !
88 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources