Sous les pins, 1902
La terre natale
Ô prés pleins de lumière, ô les vertes montagnes,O vallons remplis d’ombre, étroits sentiers des bois !Ô les blés jaunissants dans les blondes campagnes !Ô les bosquets touffus remplis de douces voix !
Charme toujours nouveau de la terre natale,Épanouissement mystérieux des fleurs,Éden où la nature à nos regards étaleLes plus gais horizons, les plus vives couleurs !
Qui n’aime à revenir au lieu de sa naissance,Et plus près de la tombe évoquer son berceau ?A revoir, lorsque l’arbre a fini sa croissance,Le sol d’où s’éleva l’humble et frêle arbrisseau ?
Quand la première fois depuis quarante années,Je revois le rivage où je reçus le jour,Les oiselets naissants, les fleurs à peine nées,Tout reste indifférent à mon tardif retour.
Je revois plein d’émoi la maison paternelleQu’habite un inconnu. Je frappe sans songerQue le temps brise tout, que j’ai vieilli plus qu’elle,Et qu’absent si longtemps, je suis un étranger !
Aussi par le village en vain je me promène,Personne dans le bourg ne me reconnaîtra,Nul ne peut deviner l’objet qui m’y ramène,Car nul vieux souvenir à mon aspect naîtra.
Dans cet homme mûri, qui pourra reconnaîtreLe tout petit enfant qui vit ici le jour ?Combien en reste-t-il de ceux qui m’ont vu naître ?La mort a mis sur eux sa griffe de vautour.
Ô vous, témoins muets de ma première enfance,Temple qui vit couler l’eau sainte sur mon front,Contre vos souvenirs je me sens sans défense,Mais vous parler d’oubli serait vous faire affront.
Car c’est ma faute, à moi, si ce lieu plein de charmesDe l’enfant de jadis a perdu souvenir.Plus souvent, je l’avoue en retenant mes larmes,Au lieu de mon berceau j’aurais dû revenir.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources