Sous les pins, 1902
Le déballé
Jean Pierre est un monsieur frais déballé d’Europe,Et voyageant par goût. Il se dit philanthrope,Et pour le mieux prouver, prodigue de l’argent,Il en jette aux amis, en donne à l’indigent.Il se dit de famille honorable et connue.Grâce à beaucoup d’esprit, sa sœur est parvenueA pêcher pour époux un gros ambassadeurQui joue au diplomate avec beaucoup d’ardeur.Son frère aîné combat depuis une huitaine,Ayant conquis déjà le rang de capitaine !Une autre de ses sœurs, d’une grande beauté,A pris le cœur d’un prince allemand redouté !Enfin il se compose un système admirableD’alliés de haut rang, au blason honorable.Il fait bien ! lorsqu’on vient de si loin pour tricher,Passer pour duc vaut mieux que passer pour cocher.
Baptiste, un Canadien un peu bête et crédule,Le regarde étonné, l’invite et puis l’adule,Lui fait tous les honneurs de son humble maison,Bref l’amuse durant une longue saison.Jean Pierre prétextant le retard d’une traite,Emprunte de Baptiste et chaque jour s’endette,Si bien que pris d’ennui pour le pays natal,Il s’enfuit à Paris et meurt à l’hôpital.Après son faux baron Baptiste court encore.D’avoir été si sot le chagrin le dévore ;Il voit pour le payer de sa crédulitéSon cellier presque vide et son argent prêté.À l’ami qui veut bien le consoler il jureDe ne plus se livrer aux coureurs d’aventure ;Mais un autre Jean Pierre un jour débarquera,Il flattera Baptiste et Baptiste paiera !
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources