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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Sous les pins, 1902

Monseigneur de Laval

POÈME lu par l’auteur, à une séance solennelle de l’Université Laval, le 13 mai 1891

Adolphe Poisson· 192 vers

I

Ô pays de mon père, ô ma douce patrie !Sol où sont enfouis tant de chers ossements !Ô terre qui du sang des martyrs fut pétrieAfin qu’il en jaillît de plus purs dévouements !

Lorsqu’à travers les temps ma pensée inquièteRencontre dans son vol ton passé merveilleux,Oh ! qui pourrait sans l’art magique d’un poèteDire la vision qui passe sous mes yeux ?

Mais parmi tous ces morts que ma pensée exhumeDe leurs caveaux poudreux, un seul est sans rival :En lui seul tout un cycle étonnant se résume,Tout un poème luit. Ce grand mort, c’est LAVAL !

Lévite que la soif du martyre dévore,Il disait au Seigneur : Où me faut-il aller ?Dans quel pays lointain peut-on trouver encoreDes âmes à guérir, des cœurs à consoler ?

S’il eût de ses aïeux poursuivi la carrière,Sur les champs de bataille il eût pu conquérirLa fortune et la gloire ; il choisit la prière !Il pouvait être heureux ; il aima mieux souffrir !

Qu’importe au saint pionnier ses quartiers de noblesse,Les honneurs d’un grand siècle et l’éclat d’un grand nom !Aux limites du monde il irait sans faiblesse.En face du devoir il n’a jamais dit non !

Or par delà les flots du brumeux Atlantique,Comme un écho du ciel, une voix lui parla.De nos destins futurs un souffle prophétiqueLe lançait sur nos bords : Rome lui dit : C’est là !

Quittant sans un regret les rivages de France,Emportant pour tout bien son génie et son cœur,Il fut, brisant l’obstacle et domptant la souffrance,Sans arme, un conquérant ; sans soldats, un vainqueur !

Sur ce sol il posa son empreinte immortelle ;Il fixa pour toujours nos fragiles destins ;Et l’Église croissant sous sa ferme tutelle,Couvrit de ses autels les bords les plus lointains.

Mesurant du regard ce continent immense,Ce semeur sans pareil et jamais en reposJetait à pleines mains la divine semence,Et sous ses pas naissaient les martyrs, les héros !

Il semait, et depuis ce temps la moisson lève,Elle lève toujours, et ses longs épis d’orGrandissent sous l’effort d’une éternelle sève,Sans troubler le repos du grand semeur qui dort !

Sous les neiges d’Hudson, les sables de Floride,Vigoureuse, enfonçant sa racine partout,Malgré le rude hiver, malgré l’été torride,Cette étrange moisson reste toujours debout !

Et pour les jeter bas comme on fauche les herbes,Ces épis ondulant au souffle du Seigneur,Satan, Satan lui-même en ses songes superbesNe pourrait pas rêver d’assez grand moissonneur !

C’est que dans l’horizon que son regard embrasseLaval voit au delà des soucis de son temps ;Il veut l’Église forte, il veut forte sa race ;À cette œuvre il n’épargne aucun de ses instants.

Gardien de la morale, ennemi des rapines,Seul et ferme, il se dresse en face du pouvoir.Qu’importe sur son front la couronne d’épines,Si pour sauver l’Église il a fait son devoir !

Suivant droit le sentier de l’austère justice,Il combat d’Argenson, résiste à de Mésy,Tient tête à Frontenac, et, dernier sacrifice,Pleure sur le prélat que lui-même a choisi !

Humble dans le succès, superbe dans l’épreuve,Pour se vaincre lui-même il mit si haut son cœurQue la coupe de fiel à laquelle il s’abreuve,Il la boit jusqu’au fond sans dégoût ni rancœur !

Quand l’eau de feu souillait — honte de notre histoire —Le toit du paysan, le wigwam des Hurons,Il offrait au Seigneur, comme œuvre expiatoire,L’eau sainte qu’il versait sur des milliers de fronts !

Mais de son cœur brisé dédaignant le supplice,Pour voir béni du ciel son rêve le plus cher,Il s’offre en holocauste, et le fer du cilice,Vautour qu’il porte au flanc, mord et meurtrit sa chair !

D’Argenson, d’Avaugour, de Mésy, de Courcelle,Frontenac ont passé ; lui seul reste debout ;Lui seul dans cette nuit où tout meurt, tout chancelle,Semble braver la mort qui moissonne partout !

Comme un pilier d’airain, comme un chêne des Gaules,Aux hommes de son temps Laval a survécu.L’âge seul a courbé ses robustes épaules,Invincible lutteur, le temps seul l’a vaincu !

Que dis-je ? Il est vainqueur du temps, car notre histoire,Forçant l’oubli fatal qui pèse sur les morts,Ne l’a-t-elle pas mis dans un nimbe de gloire,À côté des plus saints, des plus grands, des plus forts ?

Préparant la patrie à ses luttes futures,Il souffle à qui l’entoure espoir et volonté ;Il offre à l’Éternel ses deuils et ses blessures,Il lègue ses travaux à la postérité.

Et cet homme oubliant, quand vint l’heure suprême,Les maux qu’il a subis, les pleurs qu’il a versés,Demandait au Seigneur : Pour ce pays que j’aime,Pour ma naissante Église ai-je souffert assez ?

Mais si Laval oublie en face de son JugeDix lustres d’héroïsme et de guerre aux faux dieux,Son séminaire aimé, cher et dernier refuge,A toute sa pensée et ses derniers adieux !

De Montigny-sur-Avre exilé volontaire,A l’éternel repos par le Maître appelé,Il meurt et, deux cents ans, de ce toit séculaire,Martyr jusqu’au tombeau, son corps est exilé !

Mais son cœur reposa dans l’antique chapelle,Et, gage de triomphe et d’immortalité,On dirait que ce cœur, de nature immortelle,Ceux qui vinrent après tour à tour l’ont porté.

Oui, tous tes successeurs, apôtre de génie,Émus, s’agenouillant sur ton humble cercueil,Sont venus demander à ta cendre bénieForce dans le combat, courage dans le deuil.

Quand de Vaudreuil vaincu désertait ce rivage,Lorsque sonnait le glas d’un peuple qui s’éteint,Si Pontbriand plus ferme a conjuré l’orage,C’est, ô noble Laval, ton cœur qui le soutint !

Plus tard, quand Plessis, seul contre la métropole,Déjouait d’Albion le perfide dessein,Quand de ce rôle immense il chargeait son épaule,C’est ton cœur, ô Laval, qui battait dans son sein !

Et lorsque dans le sang de la guerre civileLe paysan tombait, malheureux et trahi,Pour le rendre loyal sans devenir servile,Ton cœur seul, ô Laval, inspirait Signai !

De nos jours la concorde unit toutes les races,Mais vienne le danger, pour en sortir vainqueur,Pour suivre avec orgueil tes immortelles traces,Monseigneur trouvera ton génie et ton cœur !

II

Dans tes derniers moments, dans ta longue agonie,Ô Laval, n’as-tu pas parfois désespéré ?As-tu, fermant les yeux sur ton œuvre bénie,Douté de l’avenir, de ton travail sacré ?

Ou plutôt, vision sublime, éblouissante,As-tu vu notre aurore éclairer ton couchant ?As-tu vu du pays la fortune naissanteSaluer le déclin de ton astre penchant ?

Si Dieu n’a pas permis cette suprême joie,Cette extase dernière à ton regard mourant,Qu’il t’éveille en ce jour ! Que ton œil éteint voieTon œuvre grandissante aux bords du Saint-Laurent !

Gardiens toujours jaloux de l’Église romaine,Ici sont réunis tes nombreux successeurs.Ils se sont partagé ton immense domaine ;De l’arche sainte ils sont les vaillants défenseurs.

Talisman de succès, ta touchante deviseEst la leur : Paratum pectus ad omnia !Mais aux gémissements de ta naissante égliseA succédé partout l’allègre alléluia ;

Car au plus haut sommet de l’œuvre colossaleQue ton zèle pieux sur ces rives fonda— D’un travail séculaire, ô couronne royale ! —Luit la pourpre romaine, orgueil du Canada !

Et celui qui la porte est encore un des nôtres !Il est ainsi que toi d’un sang qui ne ment pas,D’un sang qui fait les preux et qui fait les apôtres ;Il est fait d’un limon qui survit au trépas !

Comme toi Frontenac est devenu poussière,Mais après deux cents ans de luttes, de dangers,Vous revivez encor tous les deux sous la pierre !Laval, c’est Taschereau ; Frontenac, c’est Angers !

Et ces noms si français qu’un si long temps sépareDisent que le présent n’a pas dégénéré :Qu’en brillantes moissons ce sol n’est pas avare ;Que de vaillantes mains ont le dépôt sacré !

Ah ! s’il t’était donné de revoir ces rivages,Étrange vision ! tu nous verrais nombreuxComme autrefois ces pins dont les cimes sauvagesMiraient dans les flots verts leurs rameaux vigoureux.

Oui, nous sommes encor Français et catholiques !Et si dans cette ville un seul en a douté,Ah ! répondez pour nous, vénérables reliquesQu’hier on promenait à travers la cité !

S’ils pouvaient tous parler, ces saints auxiliairesQui pour la foi du Christ s’épuisaient et mouraient,S’ils pouvaient soulever leurs linceuls séculaires,Quelle épopée, ô ciel ! leurs lèvres nous diraient !

Enfants de Loyola, prêtres de Saint-Sulpice,Récollets, oh ! dormez votre dernier sommeil !Pour dire de Laval l’œuvre de sacrificeAvons-nous donc besoin, morts, de votre réveil ?

Pour proclamer partout ses vertus et son zèle,La foi qui fit sa force et qui fit son tourment,Nulle voix des tombeaux, nulle lèvre mortelleNe vaut ton témoignage, ô noble monument !

Ô murs trois fois bénis de ce vieux séminaire,Que le feu destructeur par trois fois consuma,Vieux témoins d’un autre âge, un peuple vous vénère ;C’est ici que Laval vécut, souffrit, aima !

C’est ici qu’il mourut, plein de gloire et d’années,Léguant à Saint-Valier ses immortels travaux ;Ici qu’au lendemain de nos grandes journéesL’avenir se prépare à des lauriers nouveaux !

192 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources