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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Sous les pins, 1902

Le pionnier

(Poésie dite par l’auteur au banquet donné le 25 septembre 1901, à l’occasion du cinquantenaire de la paroisse de Saint-Christophe)

Adolphe Poisson· 136 vers

I

« Pour cette ferme, enfant, la famille est trop grande ;Pour nourrir tant de monde, il faudrait qu’elle rendeLe double du froment récolté jusqu’ici.Qu’allons-nous devenir ? Voilà tout mon souci.Trop de bras, tu le sais, deviennent inutiles.Bien loin dans la forêt sont des terres fertilesDont l’écho n’a redit que le chant du trappeur.Toi, fils de paysan, des bois aurais-tu peur ?Là tu peux te tailler un superbe domaine,Voir ton bien s’arrondir de semaine en semaine ;D’ailleurs sous l’œil de Dieu tout travail est sacré.Si tu manques de cœur c’est moi qui partirai,Et je te montrerai ce que peut le courageEt que nous, les vieillards, valons ceux de ton âge. »

Ainsi parlait le père à l’aîné de ses fils ;Et lançant aux forêts un regard de défis,Ayant la vision d’un avenir prospère,L’enfant lui répondit : « Vous dites vrai, mon père.A laisser la maison dès demain je suis prêt ;Mon bras jeune et nerveux ne craint pas la forêt.

Pour m’y faire un abri n’ai-je pas ma cognée ?Pour dormir, un bon lit de fougère fanée ?Au besoin n’ai-je pas, si l’on m’en fait présent,Un fusil pour tuer le gibier malfaisant ?J’aurai de quoi là-bas me tailler de l’ouvrage,Prêt à manquer de pain plutôt que de courage.A moi, noyers géants, à moi, pins résineuxQui lancez vers le ciel vos fronts vertigineux.Bientôt le sol tremblant du poids de votre chuteVerra de vos débris surgir une humble hutte. »

Il partit, plein d’espoir et la besace au dos.Adieu, s’écriait-il, adieu, frêles radeauxVers le large lancés par des bras intrépides !Adieu, barque emportée au courant des rapides !Adieu, fleuve géant dont les limpides eauxReflètent le clocher rempli de nids d’oiseaux !Mais au revoir à vous que j’aime et que je laisse,Pour qui seuls dans mon cœur je sens quelque faiblesse. »Et toute la famille est debout sur le seuil ;Et le père et la mère et les sœurs, l’âme en deuilDe le voir s’éloigner, si calme et si docile,Pour leur flaire la part plus large et plus facile ;De le voir s’en aller, le gars robuste et fort,Chercher dans les Bois-Francs ou la vie ou la mort !Cloué dans son fauteuil, l’aïeul octogénaire,Relique du passé qu’un aime et qu’on vénère,Songe à son petit-fils qui part si bravement,Et sur sa joue un pleur glisse furtivement.Cette larme, en secret sa rude main l’essuie,Mais la plus jeune sœur, qui du frère s’ennuie,Le surprend et lui dit : « Grand-papa, qu’avez-vous ? »« Je songe à l’exilé qui n’est plus avec nous. »Laissant le souvenir dormir dans sa mémoire,Par la pensée il suit à travers la nuit noireCet enfant qui s’en va dans un pays lointainProlonger la patrie et tenter le destin,Car, pour ce vieux, partir pour la forêt profondeC’était, nouveau Colomb, chercher un nouveau monde.

On s’est enfin remis aux agrestes travaux,Et grâce au temps propice ainsi qu’aux soins nouveaux,La saison leur promet une moisson superbe.De blés aux épis d’or tout en liant sa gerbe,Le père, secoué par un rêve étouffant,Se dit : « Nous en avions assez pour notre enfant. »À l’écart, d’égoïsme il s’accuse et regretteD’avoir laissé partir son fils et s’inquièteEn songeant que bien loin, au fond de ces grands bois,L’enfant, sans rien en dire, est peut-être aux abois,Sans amis pour l’aider et loin de ceux qu’il aime.Va-t-il écrire au moins, et fils aimant quand même,Songera-t-il qu’ici tous ceux qu’il a quittés,Sans nouvelles de lui brûlent d’anxiétés.Et lorsqu’au vieux foyer l’aisance va renaître,Quand la mère accoudée auprès de la fenêtreVoit les blés déjà mûrs onduler sous le vent,Angoisse maternelle, elle se dit souvent :« Si mon fils a du cœur de nous qu’il se souvienne,S’il souffre, qu’il écrive et, mieux encor, qu’il vienne,Car le ciel plus clément nous donne assez de bléPour assouvir ici la faim de l’exilé. »

Depuis plus de trois mois la grande sœur, l’aînée,De la poste revient tête basse et peinée,Depuis plus de trois mois la lettre qu’on attendNe vient pas rassurer la famille, et pourtantS’il pouvait deviner que sous le toit rustiqueL’attente a fait crouler le bonheur domestique,Il écrirait un mot à sa mère, il diraitSa lutte avec l’ennui comme avec la forêt.Mais un matin la sœur revient toute joyeuse,Sa démarche est plus vive et sa lèvre rieuseSemble crier à tous : « Cette lettre est de lui ! »Que la nature est belle et clémente aujourd’hui !Comme les fleurs des champs sentent bon sur la route,Et comme les oiseaux babillards qu’elle écouteFont retentir les airs de joyeux trémolos !Quel air de fête règne à l’entour de l’enclos !On fait cercle autour d’elle, et d’une main fiévreuseElle brise aussitôt l’enveloppe poudreuse,Et, l’oreille tendue, on écoute en pleurantLe récit du colon, naïf mais rassurant.

II

Dix lustres sont passés depuis la simple histoireQue je viens de vous dire en des vers sans apprêts,Dix lustres de labeurs qui méritaient la gloire,Dix lustres d’héroïsme au milieu des forêts.

Quand la religion s’allie à la patrieToujours il en surgit un travail immortel,Car plus sainte est toujours la nation qui prie,Et plus fort est le peuple appuyé de l’autel.

Oh ! ce qui s’est passé de sublime dans l’ombre,Ce qu’il fallut de cœur à tous ces paysans,D’espoir en l’avenir qui s’annonçait si sombre,Nul ne le sait que ceux qui se trouvaient présents.

Pour en faire à jamais une terre française,C’est Dieu qui les poussait à peupler ces cantons.Et malgré tous leurs noms à l’allure écossaise,Nous les avons conquis et nous les habitons.

De ceux-là qui laissaient les rives du grand fleuveCombien en reste-t-il ? nous pourrions les nommer.Ils furent à la peine, ils furent à l’épreuveEt devraient être ici pour se faire acclamer.

Il en est deux ou trois qui survivent encore,Hier les plus vaillants, aujourd’hui les plus vieux.Buvons à leur santé car le présent s’honoreEn s’inclinant devant un passé glorieux.

C’est vous, premier pasteur(10), qui de cette paroisse,Avez encouragé, béni les premiers pas,Qui, pendant vingt-sept ans de prière et d’angoisse,Ouvrier du Seigneur, ne vous reposiez pas.

Après vous d’autres sont venus, toujours fidèlesA la tâche bénie, au poste redouté ;Tous des hommes de cœur et des curés modèles,Héroux, Buisson, Grenier, puis Lessard et Côté.

À vous tous nous devons de la reconnaissanceD’avoir à nos progrès mis tout votre souci,Aussi dans ce grand jour de la réminiscenceNous vous disons : bravo ! nous vous crions : merci !

136 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources