Sous les pins, 1902
Le vol
Le vol, mais qu’est-ce donc ? Pouvez-vous me le dire ?— Voici ce que j’en pense, ami, sans en médire :Tu voles un centin, on te jette en prison ;De dérober si peu tu n’avais pas raison.Mais, si tu peux gifler une somme fort ronde,L’écho de ton exploit fera le tour du monde.De suite on a pour toi de l’admirationEt tu peux circuler sans donner caution,Voir la foule naïve envier ton audace,Se presser pour te voir comme un prince qui passe.Et si surtout le vol se chiffre au millionL’habile homme devient pour la ville un lion.On s’incline devant la majesté du crimeEt peu s’en faut qu’on ait pour lui très haute estime.Plus étrange est le vol, audacieux l’exploit,Plus le fripon se place au-dessus de la loi.Pour le petit voleur point de miséricorde ;Heureux encor s’il peut se sauver de la corde.Sur un geste du juge on l’inscrit à l’écrou.Leçon : Garde-toi bien de ne voler qu’un sou.Mais si quelque bon jour, providence opportune,Tu peux accaparer une grasse fortune,Les avocats, flairant une part du magot,Pour décupler les frais s’en donnent à gogo ;Et pour que le procès des mois et des mois dureOn invente au palais plus d’une procédure ;Et pendant ce temps-là, fier d’un si triste honneur,Le fripon se pavane et vit en grand seigneur.Puis si ce long débat entre avocats s’achève,Le mémoire de frais à tel chiffre s’élèveQue le volé n’a rien gagné dans ce procès,Son argent n’ayant fait que changer de goussets.
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources