Sous les pins, 1902
Noces de diamant
À l’occasion des noces de diamant de Monsieur et Madame C. A. Pacaud, 26 février 1895
Vous fêtez un hymen étrangeOù conjoints, couple suranné,Ont effeuillé la fleur d’orangeLorsqu’aucun de vous n’était né !
On nous dit — mais c’est une histoire —Que nous sommes sur le retour,Ma femme et moi. Comment y croire ?Nous nous parlons encor d’amour !
Accoutumés de battre ensemble,Nos cœurs ont même impulsion ;Et si parfois la main nous tremble,Ce n’est rien que d’émotion.
Du chou témoin de ma naissanceJ’ai même oublié la couleur ;À quatre-vingts ans de distanceIl eut le temps de passer fleur.
Rêve fin de siècle, je compteMe rendre au moins à mil neuf centSans rhumatisme ni mécompte,Surtout si ma femme y consent.
Je n’ose pas dire : ma vieille ;Un jour de noces si joyeux,Ce mot sonne mal à l’oreille ;D’ailleurs nous ne sommes pas vieux !
La vie est, dit-on, bien amère,Mais tout ce dont mon cœur se plaintC’est que j’ai perdu père et mèreEt que je suis un orphelin !
Des deuils ce qui le mieux console,Sans contredit, c’est bien l’amour,Et voilà. pourquoi je convoleEn secondes noces, ce jour.
Si j’ai repris la même femmeC’est qu’elle n’a pas de défaut.Amour discret, tranquille flamme :À quatre-vingt c’est ce qu’il faut !
Pour être heureux, vous, jeunes hommes,Vous vous tournez vers l’avenir,Mais sur nous, à l’âge où nous sommes,Luit l’étoile du souvenir.
Aussi — passez-moi ce caprice,Arrière-goût du premier lait —Je songe à ma vieille nourriceQui m’abreuvait… sans gobelet.
Avant que la mort me surprenneJe veux, une dernière fois,Sur les genoux de ma marraineFaire un somme comme autrefois.
Plus jeune, cette tante aimée !Et s’il lui reste des cheveux,La touffe en est trop clairseméePour en coiffer tous ses neveux !
Et moi qu’on dit pourtant si leste,Je sens bien ce que j’ai perdu ;Car la molaire qui me resteNe peut mordre au fruit défendu.
Je n’y tiens pas, puisqu’on se rangeLorsqu’on dépasse quatre-vingt.Quand vient l’hiver, adieu vendange !Et l’on met de l’eau dans son vin !
Ma foi, de le dire j’ai honte,Mais lorsqu’arrive le printempsLa sève monte, monte, monte…Et je croirais avoir vingt ans !
« Ô le bel âge, ô le bel âge ! »Entendons-nous de tout côté ;Ce compliment nous encourage,Mais ne nous rend pas notre été.
Ma femme et moi, nous laissons dire,Mais sans y croire aveuglément ;Et tout bas nous osons médireDe cet aphorisme qui ment,
Car s’il disait vrai, ce me semble,Il nous rendrait nos gais printemps,Et nous pourrions danser ensembleUn rigodon de l’ancien temps.
Mais courage, ma femme, et trêveDe tout regret, de tout souci.N’oublions pas que je me lèveSeulement pour dire : merci !
80 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sous les pins, Montréal, Librairie Beauchemin, 1902· numérisation poesies.net· Sources