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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Bouteille et vénus, 1876‑1924

Concours de beautés

1889

Raoul Ponchon· 72 vers

Rien n’est beau que le Beau. Le reste est lamentableComme un vin sans raisin ; le reste est une tableAvec rien à boire dessus.Que le Beau vous attire et soit votre seul guide,Et tout dans l’Univers vous paraîtra limpide,Vous ne serez jamais déçus.

Mais de tout ce qui doit émerveiller votre âme,Je ne sais rien de beau comme une belle femme ;Le bon Dieu lui-même, messieurs,Quand il eut fait le sexe auquel je dois ma bonne,S’arrêta, ne pouvant, tant son œuvre était bonne,Rien créer de plus précieux.

Or, l’autre hier, j’allais divaguant sur ce thème,Tout en donnant le prix à la beauté que j’aime,Quand soudain je fus arrêtéPar un joyeux placard d’une attirance extrême,Fidèle écho de ma cogitation même,Et j’y lus : Concours de beauté !

Parbleu, me dis-je à moi, voilà bien ton affaire ;Un concours de beauté ! telle est la scène à faire :Cela promet d’être piquant ;D’autant mieux qu’à Paris, les belles créaturesCe n’est pas ça qui manque, et des riches naturesLe chiffre est assez éloquent.

Je me dirigeais donc, ivre, buvant l’espace,Vers Neuilly, car c’est là que le concours se passe.Ma foi, tu vas te rincer l’œilFort agréablement, mon gaillard ! m’écriai-je.Hélas ! trois fois hélas ! en quel horrible piègeJe me vis tombé, dès le seuil

De ce vain paradis. Niaisement groupéesTel un jeu de massacre — un lot de vingt poupées,Laides on ne sait trop pourquoi,Vont estropiant l’air de leur hideur farouche.Tout en me demandant à quelle heure on les couche.Pendant un temps je reste coi.

L’une regarde, hélas ! sans le moindre scrupule,Du côté de Pantin si le Panthéon brûle ;L’autre s’écroule de partoutEt ses flasques tétons qui ne sortent pas d’hier…ePourraient se ramasser avec une cuillère ;Celle-ci n’en a pas du tout.

N’y pouvant pas tenir, celui que je crus êtreLe barnum, je le pris au coin d’une fenêtreEt lui fis cadeau de ces mots :— « Vous avez dû chercher bien longtemps, il me semble,Avant de réunir ce magnifique ensembleDe girafes et de chameaux ?

« C’est à faire dresser mes cheveux sur la soupe :De semblables torchons, vraiment, ça vous la coupe,Fût-on le roi des étalons !Cette exhibition est contraire aux usagesComme à la bienséance : on voit de ces visagesSeulement dans des pantalons.

« Tel que vous me voyez, moi, je sais de plus bellesFemmes que vos beautés, et c’est par ribambellesQue, le soir, sur mon paillassonJe les trouve en rentrant. Et même, pour mon âge,Je joue encor bien fort mon petit personnage,Soit dit en passant, mon garçon.

« Maintenant, voulez-vous le fond de ma pensée ?La somme que pour voir vos veaux j’ai dépensée,Je la regrette amèrement ;Je rejoins mon sérail, il est mon seul refuge. »— « Si tel est votre avis ?.. le public est seul juge, »Répondit cet homme charmant ;

« Bonsoir, bien du plaisir avec vos belles femmes ;Mais avant de partir, pour une de ces damesMonsieur ne veut-il pas voter ? »— « Voter, et pourquoi pas ? je n’y vois point d’obstacle,Quoiqu’à dire le vrai, devant un tel spectacle,On ferait bien mieux de roter. »

72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Bouteille et vénus, Paris, "DISCIPLES D’HIPPOCRATE", 1933· Sources