La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde
À un vieux marcheur
Ô vieux marcheur, épuisé devant l’âge,Amant volage,De mes amis,Toi qui pendant quarante ans, sur facture,De créaturesFis un salmis ;
Qui courtisas et la brune et la blonde,À TrébizondeComme à Paris,Et mis à mal aussi bien les moukèresLes plus vulgairesQue les houris.
Ne marche plus, il en est temps encore,Ô minotaure,Ô vieux marcheur !Sans quoi, dans peu tu vas, je te le jure,Donner mesureAu fossoyeur.
Il est grand temps de fermer ta brayette.Dans ton assietteFourre ton blair !C’est fini, les amours. Mange ta soupe,Vide ta coupe,Dis ton Pater.
Dedans ton vin mets un peu de wallace,Ô Lovelace !Ô Don Juan !Ne vois-tu pas que pleure et que demeureLa sixième heureÀ ton cadran ?
Ne vois-tu pas que Vénus te réprouve,Qu’elle te trouveUn peu vieillot,Toi, le client des madames MarneffesEt des quat’z’effes,Pauvre Hulot !
Pourquoi vouloir aimer en tes décembresPuisque tes membresSont vermoulus ?Faire pourquoi — puisque ça te harasse —Le coq de raceQue tu n’es plus ?
Je ne te vois pas bien, mon camarade,Pour ta paradeComme à LondonMettre — à l’instar de tels fourbus athlètes —Des omelettesSur ton bedon,
Pour te donner l’illusion fugaceQue ta carcasseA le frisson,Comme au beau temps jadis, près de ces dames,Ô polygame !Ô polisson !
Que si tu fus un homme aimé naguère,Avant la guerreUn bath au pieu,Crois qu’à cette heure il n’en va plus de même ;En toi l’on n’aimeQue l’ancien dieu.
Et, quand tu vas chez la jeune personneQui te rançonneBalbutier,Ne faut-il pas qu’avant que tu l’embrassesD’abord tu passesChez ton banquier ?…
Hélas ! je vois, pour remonter ta montre,Qu’il ne se montrePoint d’horloger.Laisse donc là roublardes ou niaisesEt les punaisesÀ Béranger.
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources