La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde
Cléo de Mérode ?
UNE très fine statuetteÉtonne au Salon tous les yeuxEt fait travailler la luetteDe ces dames et ces messieurs.
Elle séduit tôt par sa miseQui est celle d’une beautéVenant de quitter sa chemiseSans souci du monde à côté.
Les jambes sont sveltes, les hanchesVont en lyre s’élargissant,Désirables, fermes et franches ;Et le ventre est d’un qui consent.
Que si l’on s’attarde à la croupe,On peut dire : Tiens, la voilà !Il n’est pas besoin d’une loupePour s’apercevoir qu’elle est là.
Les seins un peu forts pour le bustePrennent librement leur essor ;Mais des lacs du corset trop justeLa chair semble meurtrie encor.
Les bras graciles, par contraste,Semblent deux rameaux tortueuxIls dessinent un geste chasteÀ la fois et voluptueux.
La tête faut-il la décrire ?Elle est virginale surtout,Malgré l’inquiétant sourireQui ne dit rien et qui dit tout.
Et le délicieux modèle,Pure fleur de modernité,Qui telle Laïs pour ApellePosa pour cette nudité ;
Mignonne Cléo de Mérode,Friant petit morceau de roiQui gambillas devant… Hérode,D’aucuns prétendent que c’est toi.
« C’est d’une impudeur sans pareille— Disent-ils — cet être ingénuQui tout en cachant ses oreillesNous invite à son corps tout nu. »
Est-ce ou n’est-ce pas toi ? Qu’importe !Tu réclames bien vainement.Le public — que le diable emporte ! —Ne te verra plus autrement.
Si ce corps est le tien fidèle,Pourquoi prendre à témoins les dieux ?Si tu ne fus pas le modèleDe ce marbre prestigieux ;
Je ne vois pas ce qui t’attristeNi qui puisse t’effaroucher :Le corps que t’a prêté l’artisteN’a rien de vilain à cacher.
Ô fausse pudeur d’être nue !Et puis d’ailleurs tu ne l’es pas.Pour être complètement nue,Il eût fallu garder tes bas.
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources