La muse gaillarde, 1876‑1924· Propos de cabaret
Allez boire, pauvres ivrognes
ON assure que l’on a vuPartir les dernières cigognes,L’hiver arrive, il est venu :— Allez boire, pauvres ivrognes.
Et si vous voulez un conseil,Vous boirez votre premier verreÀ la santé du bon Soleil,Votre bienfaiteur, votre père.
N’a-t-il pas, avant de partir,Pour vous, cochons, en abondanceVersé son sang comme un martyrSur tous les coteaux de la France ?
Il l’a fait. De bons vigneronsSont-ils pas venus dare-dareLe recueillir, pieux et prompts ?Ils sont venus, je le déclare.
Ensuite, avec ce sang divin,N’ont-ils pas fait « la scène à faire »En vous distillant ce bon vinQui semble être votre atmosphère ?
Ils l’ont faite. Vous voyez bien…Allez communier, andouillesPâles et navrantes combien !Si vous n’êtes pas des grenouilles.
On assure que l’on a vuPartir les dernières cigognes.L’hiver arrive, il est venu :— Allez boire, pauvres ivrognes.
Que vous importe à vous, l’hiver ?N’avez-vous pas dans les bouteillesL’été doré, le printemps vert,Et l’automne aux couleurs vermeilles ?
Que vous importe à vous, l’hiver ?Nos soifs sont-elles des fourruresÀ mettre dans le vétyver ?Ou si vous craignez pour vos hures ?
Que vous importe que le ventAu fond des forêts siffle et sonne,Pourvu qu’un joli vin vivantDedans votre verre frissonne ?
On assure que l’on a vuPartir les dernières cigognes.L’hiver arrive, il est venu :— Allez boire, pauvres ivrognes.
Allez boire le vin nouveau,Et ne tabustez de la sorteMon déjà si faible cerveau,Et que le diable vous emporte !
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources