La muse gaillarde, 1876‑1924· Propos de cabaret
Le miracle du val-André
HUIT baigneurs pêchaient, à mer basse,Des crevettes sur un îlot,Près des côtes, quand — ô disgrâce ! —Ils furent surpris par le flot.
Cinq d’entre eux gagnèrent la terreEn se mouillant légèrement ;Seules, trois miss de l’AngleterreCrurent mieux d’agir autrement.
Elles pouvaient faire de mêmePourtant, en se troussant un peu.Mais, quoi ! leurs mollets de carêmeNe sont visibles que pour Dieu.
Ces trois shokingnables donzellesRestèrent donc sur cet îlot,Et, voyant tant d’eau autour d’elles,Crièrent : « Au feu ! » Aussitôt
Sur la côte, on donna l’alarmeEt l’on fit sonner le tocsin.Il vint du pompier, du gendarmeDe tout pays circonvoisin.
Que pouvaient faire les gendarmesEn cette triste occasion ?Et les pompiers ?… Verser des larmes ?Vaine superfétation !
Par malheur, la mer était forte.Un vent du tonnerre d’AuteuilAugmentait la marée, en sorteQue l’îlot sombrait à vue d’œil.
Des matelots pleins de courageTentèrent vingt fois d’approcher,Vingt fois tinrent tête à l’orage,Mais ils durent y renoncer.
On essaya de maints cordagesEt de va-et-vient de secoursTrop courts — c’est la loi des cordages —Et la mer qui montait toujours !…
Voilà qu’une vieille biguineDans le silence piaulaQue l’unique grâce divinePouvait sortir ces miss de là.
Alors, quelqu’un de l’assistanceAlla prévenir le recteur,Le seul qui, dans la circonstance,Lui paraissait à la hauteur.
« Est-ce que ces miss en détresseLogent à la Communauté ?Dit-il, — c’est ça qui m’intéresse, —Ou bien à l’hôtel à côté ? »
Sur la réponse affirmativeQu’elles n’étaient pas d’à côté,De suite, il s’empresse, il s’active,Et se met deux sous de beauté :
C’est dire qu’il revêt sa chape,Qu’il prend sa crosse de gala,Son anneau béni par le pape,Bref, se met en grand tralala.
Puis, à la façon coutumière,Il forme une procession :C’est d’abord la croix, la bannièreDes majeures occasions.
Un abbé prend le reliquaireOù se trouve, — c’est évident, —Sinon un des clous du Calvaire,Un doigt de pied de saint Brandan.
Suivent les lévites, les vierges,Et les clients du Saint Hôtel,Maniant chapelets et ciergesEt s’évertuant vers le ciel.
Enfin, quelques vieilles momiesFerment le cortège sacré,En récitant les litaniesQui sont d’usage au Val-André.
Lorsque chacun fut à sa place,La procession s’ébranla,Au milieu de la populaceCurieuse de ces cas-là.
Elle arriva sur la falaiseQui domine le noir îlotOù gémissaient nos trois AnglaisesEn proie à la fureur des flots.
Il était temps. Déjà les crabesLeur rongeaient mollets et genoux…Le recteur émit des syllabesD’une langue inconnue à nous.
Et devant ces flots en démence,Avec un geste non pareil,— Celui de Josué, je pense,Quand il arrêta le soleil, —
Il somma la mer souveraineDe se retirer subito,Sans qu’elle rouspète, sous peineDe l’excommunier tantôt.
Dans l’instant, une ultime lameEngloutit nos miss tout à fait…Seigneur, prends pitié de leur âme,Et de la mienne, s’il te plaît !
96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources