La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde
Chanson d’hier
J’ÉTAIS comme en plein sommeilAvant que de te connaître,Tel une tour sans fenêtreOù n’entre pas le soleil ;
Si veule et si misérableQue même un estropiéEût pris mon sort en pitié,Et m’eût été secourable.
Et, ma mie, juge un peuDe ma profonde détresse,Je pouvais voir sans ivresseLe magnifique ciel bleu.
Les fleurs me semblaient indignesEt le printemps écœurant,Et d’un œil indifférentJe voyais pousser les vignes ;
Je n’avais point d’appétitEt ce que j’ai peine à croire,Je ne songeais point à boire :C’est pourtant ce qu’on m’a dit.
Dans le néant insipideJe me vautrais comme un loir.Bref, je faisais mal à voirComme une bouteille vide.
Mais aujourd’hui que tes yeuxOnt illuminé ma vie,Elle pourrait faire envieAux rois les plus fastueux.
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources