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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde

La première ride

Raoul Ponchon· 64 vers

QUAND le Gentilhomme d’en HautEut tiré de l’affreux chaosCet autre chaos qu’est le monde,D’un seul clignement de ses yeux,Le soleil, la terre, les cieux,Et l’homme brun, la femme blonde ;Quand à cette créationIl eut donné le coup de fion ;

« Ne reste plus qu’à la défaire— Dit-il — par le Néant, mon Père !Ainsi donc les fleurs fleurirontAu printemps, et se fanerontEn automne, sans cause aucune ;Les soleils deviendront des lunes.Les saisons viendront, s’en iront,À propos de rien, pour des prunes ;

Toi-même, misérable Adam,Tu perdras ton cheveu, ta dent.Pour Ève, il en ira de même.Telle est ma volonté suprême. »

Là-dessus, l’excellent Bon DieuRentra dans son propre milieu.Et tout se passa de la sorteQu’il avait dit. On s’en rapporte…

Or, un jour qu’il déambulaitDorlotant on ne sait quel rêve,Il rencontra notre mère ÈveQui sanglotait, se désolaitAu bord d’une claire fontaine :« Ève, dis-moi quelle est ta peine ?Adam t’a-t-il fait du chagrin ? »

Elle dit : « Ô mon souverain !Non, non, Adam est un brave hommeQui m’aime… mais regarde commeJe deviens laide. Quel affront !Vois cette ride sur mon front ;Qu’est-ce que cela signifie ?L’aurai-je donc toute ma vie ?

— Bah ! mon enfant, cela n’est rien.Il en viendra d’autres, combien ?Plus tard, quand tu seras moins nue.D’ailleurs, je t’avais prévenue,L’homme et la femme vieilliront,Avais-je dit. Et sur leur frontLes rides se multiplieront,Tu n’y saurais couper, ma vieille,Argile idéale, ô merveille !Dure est ma loi, mais c’est ma loi.

— Eh ! que me fait à moi, ta loi ?Lui répondit la pauvre femme,Je la trouve stupide, infâme.Vieillir tant que tu voudras, maisCe que je n’admettrai jamais,C’est d’être ainsi défigurée ;Jamais, entends-tu bien, jamais,Pourquoi rendre laid ce qu’on crée ? »Le Seigneur trouva superfluD’insister, et dit : lanturlu !…

Et voilà des siècles, en somme,Que les filles d’Ève sont commeLeur mère, et ne sauraient d’abordSe faire à la navrante idéeDe devenir toutes ridées.Et je ne leur donne pas tort.

64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources