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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde

Le monôme

Raoul Ponchon· 96 vers

OR, c’est dans ta rue, ô Penthièvre,Et, sans doute, au numéro cent :(Je dis Penthièvre et non de Thièvre,Remarquez-le bien en passant).

Quelques bougres du meilleur mondeAvaient adopté là des bains,Et s’y jouaient au sein de l’ondePêle-mêle avec des larbins.

Là, des étrangers dilettantesTrouvant les hôtels hors de prix,Fort souvent y plantaient leurs tantes,Pendant leur séjour à Paris.

Mais se baigner était leur moindre,Leur Coquelin cadet souci ;Leur souci ? vous le voyez poindre,Le voyez-vous poindre d’ici ?

Je voudrais me faire comprendreSans en dire trop long : aussi,Tâchez, ma chère, de m’entendreÀ l’aide des mots que voici :

Comme l’on fait avec ces damesQuand on se trompe de côté,Ils jouaient donc, entr’eux, sans femmes,À divers jeux non sans beauté ;

À ridandouille ; à : vois mon chose,Ça n’est pas un grain de millet ;À : Si tu veux avoir ma rose,Ne compte pas sur mon œillet…

À s’entre-polir la colonne…Vertébrale, bien gentiment,Ça ne fait de mal à personneEt ça peut distraire un moment.

Or, croiriez-vous que la policeVint troubler leurs jeux innocents ?— Elle trouve de la malicePartout, vrai, ç’a-t-il du bon sens ?

Quand se rua la PréfectureIls étaient à la queu’ leu leu,Dans le simple état de nature,jouant à l’on ne sait quel jeu.

Le premier qui tenait la têteVoyant entrer l’homme de loi,Crut fondre sur lui la tempêteEt serra les fesses d’effroi.

Le second fut pris, le troisièmeN’en mena pas large non plus ;Le suivant fut saisi de mêmeComme un oiseau pris dans des glus ;

Le dernier de ces bons apôtresN’eut garde de se dilater,Mais s’il serrait comme les autresIl pouvait néanmoins péter.

« Suivez-moi chez le commissaire,Dit l’empêcheur de… rire en rond.— Las ! disaient-ils, quelle misère !Nous faut-il subir cet affront ? »

Les voilà pourtant dans la rue.On eût dit d’un vaste serpent ;La foule bientôt accourueAima ce spectacle pimpant.

On trouvait bien un peu bizarreQu’ils fussent nus comme la main,Mais l’étonnement le plus rareNe dure pas jusqu’à demain.

Ils allaient donc et sans pelure,Au petit pas, ou bien au trot ;Quelquefois ils changeaient d’allure,Et prenaient un temps de galop ;

Alors, c’était au pas de courseQue franchissaient nos voyageursTa place, tour à tour, ô Bourse,Et votre rue, ô Déchargeurs !

Les enfants disaient à leurs pères :« Ils emboitent vraiment le pas ;Dirait-on pas des militaires ?— C’en est, » répondaient les papas.

Un monôme, — disait Chincholle,C’est un monôme assurément…Des élèves de quelque ÉcoleCentrale du gouvernement.

Parfois à cause des voituresLe monôme se débandait,Mais l’homme de la PréfectureOuvrait l’œil et le raccordait.

« Ah ! pauvres bêtes que nous sommes !Déploraient des chiens in petto,Quand nous faisons comme ces hommesOn nous flanque de grands seaux d’eau ! »

Enfin au poste ils arrivèrentDevant un juge sans raison ;Et, l’un dans l’autre ils écopèrentPlusieurs trente jours de prison.

« Fermons nos c…œurs à l’Espérance,Dirent-ils, autant s’en aller ;C’en est fait de toi, pauvre France,Si l’on ne peut plus rigoler ! »

96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources