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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde

Le satyre

Raoul Ponchon· 68 vers

C’ÉTAIT un doux et grec satyreDe la plus haute antiquité.Il avait son pays quittéQuand la Fable eut fini d’y rire.

Comment — me demanderez-vous —Était-il seul de son espèce,Alors que dans la nuit épaisseSes pareils gisaient tous tretous ?

Je n’en sais rien. Et puis qu’importe ?Il était seul en ces jourd’hui,Parce que toute — excepté lui —La gent satyrique était morte.

Pendant des siècles il erraSous les diverses latitudes,Au sein des forêts les plus rudes ;Et tour à tour il opéra

Sur la peau-rouge et la négresse,Encore que notre animalS’en accommodât assez mal,Lui, l’enfant de la blanche Grèce !

Pendant des siècles il vécutOublié par le Temps rapide,Bestialisant et turpide,Et faisant nombre de cocus.

On perd sa trace au Moyen Age,On le retrouve un peu plus tard,Je ne sais où, mais quelque part,Enclin au même badinage.

Enfin chez nous il dévalaitCes jours-ci, sans plus de vergogne,Et gagnait le Bois de BoulogneOù tout de suite il s’installait.

Et là dans un sombre repaireNuit et jour il y attiraitDes nymphes, à ce qu’il paraît,Pour leur montrer son… savoir-faire.

Ah ! qu’il passa de bons momentsDans son théâtre de verdure,Ce bon fiston de la nature,Sous nos cieux légers et cléments !

Des princesses et des vachèresSe disputèrent ses faveurs.Amours velus ! fauves saveurs ;Oh ! oh ! un satyre, ma chère !

Un beau jour, c’était à prévoir,Il vit accourir affaméeLa veuve de la Grande Armée,Mais il n’en voulut rien savoir.

Aussitôt elle porta plainteComme quoi ce satyre oséL’avait voulu… satyriser…« Un bouc ! Ah ! Seigneur ! Vierge Sainte ! »

Il dut donc, comme vous pensez,Passer devant la Cour d’assises.La plainte était des plus précises.Rien ne pouvait l’en dispenser.

« Expliquez-vous — lui dit le juge.Qu’avez-vous à dire ?… — Moi, rien,— Répondit le macrobien —Sinon que depuis le Déluge,

« C’est vraiment la première fois,J’en jure ma face camuse,Qu’on m’arrête quand je m’amuseEt batifole dans les bois.

« Mais le plus curieux encore,C’est de me voir persécutéPour n’avoir pas cullebutéCette insupportable pécore. »

68 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources