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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse gaillarde, 1876‑1924· Propos de cabaret

Légende non dorée

DE SAINT VINCENT (PATRON DES VIGNERONS)

Raoul Ponchon· 66 vers

Pour les fêtes de la vendange à Vevey(Suisse).

VINCENT était un saint abbé,De mille vertus imbibé ;Poussant, en droite ligne,Son vœu vers le ciel. Entre temps,Vigneron des plus compétents,Il cultivait sa vigne.

Il en tirait un vin subtilEt prestigieux. Et quand ilCélébrait son office,Aussi bien pour lui que pour Dieu,Sans compter le Diable au milieu,C’était tout bénéfice.

Son église — remarquons-le —Était partout sous le ciel bleu ;De même son ciboireNe lui coûtait pas un denier,Se servant pour communierDu moindre verre à boire.

Il allait évangélisant,Sur un ton bonhomme et plaisant,Les vignerons, ses frères.Et c’est en vidant force potsQu’il leur tenait de saints propos —Quelquefois téméraires.

Il leur disait : « Mes chers amis,Buvez du vin, Dieu l’a permisÀ chacuns, à chacunes.S’il nous a donné le raisin,Quel que soit d’ailleurs son dessein,Ce n’est pas pour des prunes.

« Je connais plus d’un idiotQui prétend complaire au Très-HautDirecteur des planètesEn buvant de l’eau ! M’est avisQue l’eau pas plus ne le ravitQu’un air de castagnettes.

« Dans l’Évangile, c’est écrit :Buvez le sang de Jésus-Christ,Le Vin expiatoire ;Vous en connaîtrez les bienfaits ;Mais que ce soit, comme je fais,Pour sa plus grande gloire !

« Buvez du vin pour le Divin,Au lieu de vous confondre en vainEn longues patenôtres.Plus tard, quand vous aurez l’honneurD’entrer aux Vignes du Seigneur,Vous en boirez bien d’autres.

« Sachez qu’un verre de vin vieuxEst plus agréable ai ses yeuxQu’un tonneau d’eau bénite.Soyez de bons et braves gens,Aussi l’un pour l’autre indulgents,Allez. La messe est dite… »

C’est ainsi que parlait Vincent,À la gloire du Tout-PuissantEt de la noble Vigne.Et c’est pourquoi les vigneronsL’ont adopté comme patron.En est-il un plus digne ?

Il mourut à cent dix-sept ans,Ayant bu du vin tout le temps,Et jusques à sa tombe.Et quand son âme s’envola,Ce fut sous l’habit de galaD’une rose colombe.

66 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources