La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde
Cochons de bois
Tournez, tournez, bons cochons de bois.P. VERLAINE.
JE ne me suis amusé guèreÀ cette foire de Neuilly.Serait-ce que depuis la guerreJ’aurais autant que ça vieilli ?
C’est fort possible. Quant à elle,Elle est la même assurément.Sa jeunesse est sempiternelle,C’est d’où vient son peu d’agrément.
Jamais d’invention nouvelle.On peut dire que nos forainsNe se mettent pas en cervellePour leurs clients contemporains.
Mêmes lutteurs, tourniquets rossesOù l’on ne peut gagner jamais,Mêmes jeunes filles colossesPour qui, jadis, je m’enflammais…
Mêmes lions morts que l’on dompte…Dioramas, panoramas…Enfin — dirait Monsieur le Comte —Mêmes ramassis de ramas.
Pourtant qu’exception soit faitePour un jeu de chevaux de boisQui fut l’âme de cette fêteEt fit courir Paris un mois.
Qu’avait donc cette manivelleDe si attrayant que cela ?Pourquoi sa vogue ? Qu’avait-elleDe plus que les autres ? Voilà :
C’est que — sous vot’ respect — mesdames,Les chevaux étaient des cochons.Tout dépend, n’est-ce pas, ô femmes !Du dada que nous chevauchons.
Donc, pendant de longues soirées,Tout notre extra-dry, nos comm’ifs,Toutes nos ceintures doréesEt tous nos dessus de fortifs
Firent connaître un tel délirePour ces petits cochons de bois,Que le cornac devait leur dire :Ne montez pas tous à la fois.
Et pourquoi ce délire ? Eh ! parceQue le cheval a fait son temps…Que le cochon est bien plus farce…Qu’il représente le… Printemps…
Que le Tout-Paris qui s’amuseEt qui n’a pas d’autre souci,A pris le cochon pour… sa muse,Et son palladium aussi,
Parce qu’il en fait sa pâtureEt qu’il le dorlote en son cœur,que toute sa littératureRelève du cochon vainqueur !
Or, moi, d’invention seconde,Mais qui connais le cœur humainAutant que psychologue au monde,Je songe aux besoins de demain.
Le cochon deviendra moroseÀ la fin, fini, réprouvé ?…Il faudra trouver autre chose…Eh bien ! je crois que j’ai trouvé :
Comme il appert, sans plus d’enquête,Que, chez ce cochon de Français,Plus la monture sera bêteEt plus elle aura de succès ;
Sans quitter cet ordre d’idées,Je sais un animal de sportQui dépasse de cent coudéesLe cheval, et l’homme, et… le porc.
je dis : la guitare sans mancheSur quoi les femmes font dada,Les autres jours et le dimanche,En Chine comme au Canada…
Eh bien, faites-en un manège,Vous serez riche dès demain.Hélas ! pauvre de moi, que n’ai-jeQuelques capitaux sous la main !
76 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources