La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde
La légende de Phryné
OR donc Phryné, dont la beautéTenait du sortilège,Pour avoir, a-t-on raconté,Commis un sacrilège,
Fut invitée à comparoirDevant l’Aréopage.Elle s’y rendit sans surseoir,En galant équipage.
Elle avait comme défenseurUn certain HypérideQui passait pour un fin diseur,Un orateur limpide.
Celui-ci parla brillamment,Trois, quatre heures sans boire,Et sans convaincre notammentCes messieurs du prétoire.
Il faut croire que ces lascarsN’étaient du tout en veineDe clémence, ce jour-là, carIl y perdait sa peine.
Mais voilà que notre avocat,À bout de rhétorique,Tout à coup se dit : « Eurêka »L’argument sans réplique ;
Puis, au grand ahurissementDe ces juges rigides,Il dévêtit superbementSa cliente splendide.
Quand ils virent ce corps parfait,Ce fut bien autre chose :Ils l’acquittèrent en effet,Et sans plus d’autre glose.
C’est bien là, tout au moins, ce queLa légende rapporte.Pour moi je ne l’admets que peu,Je la vois d’autre sorte.
La nudité, pour ces gens-là,N’était — vu sa fréquence —Un spectacle de grand gala.Et puis, tenez, j’y pense :
Phryné ne leur apprenait rien,La chère créature,Car beaucoup la connaissaient bienÀ l’état de nature.
Elle n’était pas en béton,Non plus que ses semblables,Voire, elle avait le cœur — dit-on,Et la jambe innombrables.
Et donc, je crois bien que, parmiCe sombre aréopage,Ayant reconnu des amisElle fit grand tapage,
Et leur cria : « Tas de vannés,De débauchés notoires,Si jamais vous me condamnezJe sais de vos histoires ;
« Et je viderai tout mon sac…Ah ! je vois à vos têtesQue vous avez déjà le trac,Vieux ingrats que vous êtes !
« Et puis, vous savez, mes chéris,Encore une autre chose :Si j’ai la prison pour abri,Ma porte sera close !
« Vous pourrez vous fouiller, voilà !Et je vous… enguirlande. »Ne croyez-vous pas que c’est làQue finit la légende ?
68 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources