Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde

Voici le printemps

Raoul Ponchon· 64 vers

VOUS avez beau dire et faireVoici le Printemps !Vous pouvez dans l’atmosphèreMordre à pleines dents.

« Le printemps — tu vas me dire —À quoi le sens-tu ? »À quoi ? Voyons, tu veux rire,Ô fleur de vertu !

Mais… à l’air que l’on respire…À je ne sais quoiQui vous turbule et chavire,Vous tient sous sa loi ;

Agite jusques aux arbresEnfin ravivésEt fait palpiter les marbres,Aussi les pavés ;

À cette haleine subtileQui souffle à la foisSur la campagne et la ville,Les monts et les bois…

Aux roses qui se souviennentDe leur introït,Aux oiseaux qui nous reviennentEt qui font : pi ouitt…

À l’eau qui court moins frigide…Aux sveltes jets d’eauDardant leurs pistils rigidesQui faisaient dodo.

Voire, même à cette pluieQui point ne dépleut,À ce vilain temps de truieVraiment scandaleux…

Après tout, tant mieux qu’il pleuve,La pluie en AvrilPrécipite comme un fleuveLe vin en baril.

Je vois le Printemps encoreAux agissementsDe la plus humble pécore,Aux cœurs plus cléments…

Mignonne, sois équitable :Te semble-t-il pasQue le monde est plus affable ?Et qu’à chaque pas

Malgré ces jours prosaïques,Tu culbutes surDes êtres plus héroïques ?C’est le Printemps, sûr !

Déjà le poète musePrêt à nous raserSur sa guitare, et sa MuseLui donne un baiser.

Toi, ma petite folie,Pourquoi le nier ?Tu es cent fois plus jolieQue l’hiver dernier.

Quant à moi, poire tapée,Je le dis tout bas,C’est mon oreille coupée,Ne la vois-tu pas

Qui non seulement repousseMais — grâce au Printemps —Grandir chaque jour d’un pouce :C’est inquiétant !…

64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources