La muse gaillarde, 1876‑1924· Propos de cabaret
Éloge du mot « boire »
LE joli mot que voilà :Boire ! Qu’en pensez-vous ? Boire !Moi je suis tout prêt à croireQu’aucun ne vaut celui-là !
Ivrognes, ô bons apôtres,Que je porte dans mon cœur,N’est-ce pas qu’à la rigueurOn peut se passer des autres ?
Boire ! Eh bien ! cela dit tout ;Que voulez-vous autre chose ?Tel un sourire de rose,Cela se comprend partout.
C’est le seul mot du langageQui, par sa fraîche couleur,A pour moi quelque valeurQuelque évidence en partage.
Vous avez mille façonsDe le prononcer, madame,Ce mot délicieux, âmeDe nos sublimes chansons !
Dites-le, pour moi, de grâce,Gentiment, bien comme il faut ;Ah ! pour l’amour de ce mot,Souffrez que je vous embrasse.
Comme délicatementLa bouche éclot pour le dire !C’est comme un fin Vau-de-VireDu vieux poète normand.
C’est un os rempli de moelle,Et quand je le dis, parbleu !Je crois manger du ciel bleuOu bien croquer une étoile !
C’est une rose pomponQui pare la plus farouche ;Cela vous fond dans la boucheComme un suave bonbon.
C’est un rubis sur la langue,Tout imprégné de soleil :Auprès de ce mot vermeilToute fleur paraît exsangue.
On dirait, sur le printempsDe votre bouche mutine,Une abeille qui butineLe sucre blanc de vos dents.
Qu’il sorte d’un air aimableDe vos lèvres de velours ;Hurlez-le comme deux sourdsChez un tavernier du diable ;
Dites-le tout haut, tout bas ;N’importe comment, je l’aime.Il me semble inouï mêmeLorsque je ne l’entends pas.
Le soleil, en quelque sorteLe crie à l’immensité ;La lune l’a répétéTant de fois qu’elle en est morte.
C’est l’unique mot des dieux,Le mot le plus vénérable.Je me donne bien au diable,Si ça n’est pas le plus vieux.
C’est le verbe d’excellenceQui doit dissiper la nuit.C’est tout ce que dit le bruitEt que pense le silence !
Moi, je le dis constamment ;La musique en est si tendre,Que je veux toujours l’entendre,Que je le rêve en dormant.
Un enfant qui vient de naîtreLe dit comme vous et moi,Car, selon l’humaine loi,C’est le premier à connaître,
Et c’est aussi le dernier.Quand survient la mort farouche,Un moribond sur sa couche,Cherche à le balbutier.
Vous demandiez, tout à l’heure,Si j’avais quelque façonÀ moi, de le dire ? NonCar chacune est la meilleure.
Mais, pour parler sans détour,Si vous désirez le direSimplement, comme on respire,Dites-le cent fois par jour.
84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources