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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse gaillarde, 1876‑1924· Les belles paroles

Ô vin !

Raoul Ponchon· 52 vers

JARDIN habité par le suave ArielOù viennent se griser de parfum et de mielLes papillons poudrés et les blondes abeilles,Ô Vin ! fais mon cœur chaud et mes lèvres vermeilles !

Orgie étourdissante où filles et garçonsFont assaut de baisers, de danses, de chansonsAu bruit des tambourins bourdonnants et des flûtes,Ô Vin ! dans ma cervelle il faut que tu culbutes !

Gai paradis où des amoureux de vingt ansQui sont coiffés de grâce et vêtus de printempsS’aiment ingénument dans les molles prairies,Ô Vin ! débite-moi mille galanteries !

Temple prestigieux, rond, s’il n’est pas carré,Sans cesse palpitant du rouge feu sacréQu’entretient chastement une jeune vestale,Ô Vin ! habille-moi de pourpre orientale.

Torrent impatient dont les flots turbulentsSemblent un vol fantasque et brusque d’oiseaux blancsQui dans l’air irisé iraient semant leurs plumes,Ô Vin ! je veux bondir sur tes folles écumes !

Mer éternellement pacifique : toujoursLe marin y connaît l’ivresse des retoursSous les yeux bienfaisants des lointaines étoiles,Ô Vin ! sillonne-moi d’espoirs, célestes voiles !

Église où sur l’encens et comme épris de cielMontent les chœurs divins de Bach et de HændelMultipliés vers Dieu par les orgues mystiques,Ô Vin ! emporte-moi sur l’aile des cantiques !

Admirable festin où des rois très clémentsBoivent à la santé des poètes charmants,Rois n’ayant que le Beau pour loi, le Beau pour culte,Vin ! distrais-moi du mal par ton joyeux tumulte !

Éveil de la nature au joli mois d’avrilQuand un peu de douceur flotte dans l’air subtil,Quand c’est poindre partout la sève rose et verte,Vin ! sois-moi sur le Bien une croisée ouverte !

Fontaine de Jouvence où se baignent les dieuxFais mon cœur toujours jeune et toujours radieux !Miroir de vérité brillant comme la flamme,Ô Vin ! qu’en mon ivresse on sache encor mon âme !

Ciel que ne peut fixer le regard éblouiOù le soleil d’été demeure épanouiSans que dans l’Océan jamais il s’engloutisse,Ô Vin ! dis à mes pas le chemin de justice !

Ville en fête ; voici le César triomphantPorté par ses soldats comme un petit enfant,Lui et son char paré du sang de la victoire,Ô Vin ! ordonne-moi de mépriser la gloire !

Poème de tendresse écrit par ValmîkiDont la seule lecture ennoblit le yoghi,Que la bonté chez moi devienne machinale,Ô Vin ! vin d’amarante et de pourpre automnale !

52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources