La muse gaillarde, 1876‑1924· Propos de cabaret
La clef de la cave
UN mien ami, natif de Cette,Possédait sous le firmamentUne cave et la clef de cetteCave, tout naturellement.
Comme c’est à coup sûr le sageLe plus avéré d’aujourd’huiIl avait dès son plus jeune âgeToujours eu cette clef sur lui.
Ah ! la cave de ce digne homme !Que dis-je, cave ? un vrai palais,Tel qu’on n’en trouve pas à Rome,Encore moins chez les Anglais.
Je ne vais pas vous la décrire.À quoi bon ? Sachez seulementQue les murs étaient de porphyreEt les voûtes en diamant.
Qu’importe, au surplus. J’en appelleÀ tous nos buveurs éclatants,Une cave n’est vraiment belleQue par ce qu’il y a dedans.
C’est donc là que cet homme antiquePassait la plupart de son tempsEntre ses Bordeaux authentiquesEt ses Bourgognes évidents.
Or, un jour de triste mémoire,Se flattait notre bec-saléDe boire comme une écumoire,Lorsqu’il ne trouva plus sa clé.
Il la chercha bien des journées,Mais en vain. Il n’en dormit plus,Pendant des mois et des annéesTous ses soins furent superflus.
Cette clef paradisiaqueÉtait perdue à tout jamais.Il devint hypocondriaqueEt n’exista plus désormais.
Hélas ! depuis ce jour funèbre,On voyait bien que sa raisonAvait sombré dans la ténèbre,N’était plus au diapason.
Déralingué, méconnaissable,On eût dit le dieu des douleurs.Quand il se présentait à tableIl n’y buvait plus que ses pleurs.
Pourtant une telle détresseÉtait excessive, oh combien !Car, perdre une clef, mon Dieu, qu’est-ce ?Fut-elle de cave… Rien, rien !
« Aussi bien, lui dis-je, timide,Une clef, c’est bien hasardeuxEt je ne crois pas si stupideAu lieu d’une d’en avoir deux. »
Il me répondit, sombre et grave :« Jeune homme, écoutez bien ceci :On n’a pas deux clefs de sa cave,On n’en a qu’une, Dieu merci !
« Tu peux t’en faire faire une autre ;Mais comme le dit saint Mathieu,— Et son avis est bien le nôtre —Deux clefs ! ce serait tenter Dieu.
« Quand l’estomac est en déroutePour avoir bu déréglément,Tu perds ta clef, la fois pour toutes :C’est du ciel l’avertissement,
« En même temps qu’un pur symbole.Tu es au bout de ton rouleau :Il te faut lâcher l’hyperbole,Et ne plus boire que de l’eau ! »
68 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources