La muse gaillarde, 1876‑1924· Propos de cabaret
Un grand d’Espagne
Ô mon gosier, prépare-toiÀ recevoir d’une galanteFaçon le merveilleux convoiD’une bouteille d’Alicante.
Voici venir, ô mon gosier,Un vin d’or parfumé de roses,Fils du Soleil, ce grand sorcierQui fait un tas de bonnes choses.
Ô mes lèvres, entr’ouvrez-vous.Mes dents, alignez vos rangées ;Je m’en vais le boire à genoux,À toutes petites gorgées.
Ce prince, en habit de veloursEst un bougre de conséquence,Tâchez de lui faire un discours,Ô ma bouche, plein d’éloquence !
Je veux qu’il trouve en mon palaisUne réception royale.Vous, ma langue, rubis balais —Vous allez baiser sa sandale.
Dans mon magnifique estomacIl aura la plus belle chambre ;Je l’encenserai de tabac,De tabac doré comme l’ambre.
Sa noblesse de bon aloiS’est montrée en mainte campagne.Il se couvre devant le roi,C’est un des plus grands… crus d’Espagne.
En se voyant si bien logé,Bu de façon si méritoire,Comme il a beaucoup voyagéIl nous contera quelque histoire.
Écoutez son parler charmant,Déjà, mes oreilles, il jase ;Mes yeux, voyez ce diamantQui luit à son flanc de topaze.
Est-il plus suave parfum,Où trouver un regard plus tendre ?Mais, cher prince, pardonnez, unPeu plus je vous faisais attendre.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources