La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde
Liane de Pougy
SOUPLE Liane de Pougy,L’autre soir quand vous apparûtesComme nos désirs ont rugiDevant Votre Altesse, les brutes !
Mais vous êtes charmante, et siSympathiquement attifée !…Encore ce n’est rien ceciQuand on songe à vos doigts de fée.
Car vos doigts, ces brins de jasmin,Faits pour l’amour et les caresses,Jouissent d’un pouvoir surhumain,Et nous convient à quelles fêtes !
Entre vos doigts menus, menus,Les objets naissent, disparaissent…— Qu’est-ce qu’ils sont donc devenus ? —Disent ceux-là qui s’y connaissent.
Disparus, fuis, évanouis !Vous cueillez des fleurs dans l’espace,Ah ! vous pouvez dire je souisSouveraine des tours de passe.
Vous prenez ma montre — et pourtantElle n’est pas des plus commodesÀ manier, ma montre, étantÉtrangère aux présentes modes —
Vous prenez ma montre — ai-je dit —Et tôt, voici que malgré elleVous lui faites marquer midi,Heure fantastique, irréelle !
D’autres fois, c’est dans un chapeauQue vous battez une omelette ;Par ma fine, c’est déjà beauMais ce n’est rien, car (oh ma tête)
Vous faites passer, nom de Dieu !D’un geste, d’une chiquenaude,Sur le ventre d’un vieux monsieurCette omelette toute chaude.
C’est épatant, c’est renversant.D’être sorcière on vous soupçonne…Et… qu’allez-vous faire à présentAvec cette jeune personne ?
Vous la couvrez d’un voile bleuEt lui dites : passez muscade !Et je n’y peux voir que du feu,Malgré mes yeux en embuscade.
Elle passe dans un instant.Enfin, ô miracle suprême,Inconcevable, exorbitant !Vous vous escamotez vous-même.
Vous pourriez, tant votre pouvoirEst hyperbolique et magique,Faire le ciel rire ou pleuvoir,Changer des astres la musique,
Comme transmuer les métaux,Requinquer les roses fanées,Réveiller les esprits vitauxDes morts, morts depuis mille années,
Faire trois rubis cabochonsAvecques deux pépins de pomme,Ou bien encore deux cochonsAvec simplement un seul homme.
Vous semblez dominer sur tout.Pourtant, cette puissance folleNe saurait atteindre partoutCar, pour ce qui est de ma fiole,
Je doute fort que vous puissiez,Prestidigitatrice blonde,Malgré le Diable et ses huissiers,M’escamoter une seconde.
Non. Entre vos si jolis doigts,Plus légers dix fois qu’une plume,Loin de disparaître, je croisQue j’augmenterais de volume.
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources