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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse gaillarde, 1876‑1924· Propos de cabaret

Le roi de la fève

Raoul Ponchon· 72 vers

JE suis roi ! voici la fève !Et je vaux deux présidents.Mais que la peste la crève,Elle m’a cassé deux dents.

Je veux Margot, ma voisine,Jusqu’à mon trône élever.Car je crois qu’on m’assassine,Sitôt qu’on me fait lever.

Plus tard je verrai peut-êtreÀ lui mouler un dauphin…Pour l’instant, je sens renaîtreMa soif ainsi que ma faim.

Ça, je suis roi. Ma couronne,Qu’est-ce donc qu’elle sera ?…Un baiser de la patronneSur mon crâne suffira.

Mes glaive et main de justice,Sortant de l’incognito,Seront, que chacun frémisse !Ma fourchette et mon couteau.

Maintenant, que l’on me verseÀ boire de quelque Arbois…Car, je deviens — à l’inverseD’aucuns — meilleur quand je bois.

Boire est tout mon caractère,Et ma fonction aussi.Si tous les rois de la terreMe ressemblaient… Dieu merci,

Chacun d’eux vivrait, je pense,D’accord avec son voisin,À moins qu’il ne manigancePour lui voler son raisin.

Leurs peuples seraient tranquilles,Comme est le mien que voici.Ils vivraient dans des idyllesSans querelle et sans souci.

Et tenez : moi votre maître,Je lève tous vos impôtsPourvu que vous vouliez mettreQuelque chose dans mon pot.

Ne le laissez jamais vide,Ni mon assiette non plus,Vous seriez des régicidesEt des salopiots inclus.

Tout ce que je vous demandeC’est de m’obéir en tout.Cela, sous peine d’amende.Quand je bois, buvez itou.

Je ne rêve pas de gloireJe ne tiens pas à laisserUn grand renom dans l’HistoireNi non plus coloniser.

Mes terres ne soient rougiesUniquement que du sangBachique de vos orgies.C’est amplement suffisant.

Si vous avez des querellesVous les viderez plus tard.Vous êtes sous ma tutelleJusques à minuit un quart.

Qu’est-ce que mon peuple risque,D’ailleurs ? Rien, je ne crois pas.Mon règne n’est pas long, puisqueIl ne dure qu’un repas.

je veux le rendre équitableEt que mon nom soit béni.Quand je serai sous la table,Ce règne sera fini.

Je serai content pourvu queOn ne dise pas de moi :« Des pieds jusques à la nuque,Ce fut un bien méchant roi. »

72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources