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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse gaillarde, 1876‑1924· La muse gaillarde

Le shah et ses pucelles

Raoul Ponchon· 68 vers

Le shah de Perse, avant de rentrer
dans ses États, a télégraphié qu’on ait à
lui servir dix pucelles à son arrivée.(Gazettes du jour.)

OH ! dix pucelles ! il se vante,Ou c’est un solide gaillard.Sans compter, qui sait ? la servante :Rien n’est sacré pour un paillard.

Pour moi que le diable m’enlèveSi je mens, mais je vous prometsQue c’est dix de plus qu’en un rêveMon cœur en désira jamais.

Après ça, c’est un pasteur d’hommesQu’un shah, presque un être divin,Un shah n’est pas ce que nous sommes,Quoi qu’en dise Malherbe Vint.

Le nôtre est même, en quelque sorte,Le shah des shahs, le roi des shahs :Ô chef de la Sublime-Porte,Jamais de lui tu n’approchas.

Quoi qu’il en soit de ces pucelles,On les chercha longtemps en vain.On ne trouve pas dix pucellesComme on prend un verre de vin.

La race en est rari-nantaise :On n’en trouvait que neuf, d’abord,Lorsqu’enfin une vieille AnglaiseSe présenta, l’ayant encor.

Toutes dix dans le cinnamome,L’opobalsame et le benjoin,On les trempa treize fois, commeLe Roi des Rois l’avait enjoint.

On leur fit un brin de toilette,C’est-à-dire on ne les voilaQue d’une… rose sur la têteEt l’on dit au shah : les voilà ;

— Sire, voilà vos dix pucelles,Dit l’eunuque, les voilà bien ;Je crois qu’à ces dix demoisellesIl ne manque (hélas !) rien de rien.

Lors, s’avançant vers la première,Le shah dit simplement : « Bonsoir »,Avec sa grâce coutumière ;À la seconde : « Va t’asseoir. »

À la troisième… à la troisième…Qu’est-ce donc qu’il lui dit déjà ?…Ah ! je sais, il lui dit : « Troisième,Je t’ai vue assez comme ça. »

À la quatrième : « Madame,Je ne saurais longtemps vous voir ; »À la cinquième : « Sur mon âme,Vos seins m’ont tout l’air de pleuvoir. »

À la sixième, blonde et nue,Il dit cette phrase, à l’instar :« C’est toi la blonde, continue ; »À la septième : « Il se fait tard,

Va-t’en me chercher mes pantoufles ; »À la huitième : « Mon petit,Éteins l’une des trois camoufles,Trois portent malheur, m’a-t-on dit. »

À l’Anglaise il dit, en furie :« Est-ce que mon appartementTu le prends pour ton écurie,Espèce de vieille jument ? »

À la dernière, la dixième,Quoi donc dit-il ? Il ne dit rien ;Elle eut le mouchoir tout de même,Lectrices, vous m’entendez bien ?

Mais, si l’on en croit la paroleDe la « Gazette de Péra »,Elle lui flanqua la … vérole,Si ça n’est pas le choléra.

68 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La muse gaillarde, Paris, ÉDITIONS RIEDER, 1939· numérisation wikisource.org· Sources